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jeudi 24 septembre 2009

La fin de Wikipédia (III)

Le nombre de nouveaux contributeurs diminue aujourd'hui fortement, tandis que celui de contributeurs réguliers stagne. Dans l'ensemble, le nombre de contributeurs a suivi la forme suivante (dite logistique) : croissance exponentielle, puis freinage de plus en plus fort de celle-ci, jusqu'à un niveau maximum.

Or, les contributeurs sont sur Wikipédia pour écrire des articles. On pourrait donc penser que le nombre d'articles suit une croissance du même type que celui du nombre des contributeurs : une croissance d'abord exponentielle, puis de plus en plus faible, jusqu'à devenir nulle. On atteindrait alors le nombre maximal d'articles possibles, représentant la somme de connaissances que l'on peut écrire sur le monde dans le cadre de Wikipédia en français.

Cette croissance serait le produit de trois mécanismes :

1) Plus il y a d'articles, plus viennent de nouveaux contributeurs. Plus il y a de contributeurs, plus il y a de nouveaux articles, etc. Ce mécanismes est à l'origine de la croissance exponentielle.

2) Mais plus il y a de contributeurs, moins il y a de nouvelles personnes disponibles pour contribuer à Wikipédia dans les conditions que fixe l'encyclopédie.

3) Et moins il y a de nouveaux articles potentiellement encore à créer, et moins il y a de contenus modifiables, puisque les connaissances des contributeurs qui sont disposés à contribuer sur Wikipédia sont bornées, de même que le sont les connaissances humaines. Ces deux derniers mécanismes freinent la croissance du nombre d'articles, jusqu'à un maximum.

Or comme on peut le constater, ce n'est pas ce qui s'est passé.

Le nombre d'article a bien suivi une courbe logistique l'essentiel de l'existence de Wikipédia, mais à partir de la fin 2007, la croissance du nombre d'article a certes diminué, mais moins vite que le supposerait un modèle logistique.

On comprend mieux ce qui s'est passé, si l'on s'intéresse au nombre de nouveaux articles par mois :

Comme on peut le voir, ce nombre suit assez étroitement ce que prédit le modèle logistique jusqu'en 2007. Puis, au lieu de continuer à diminuer, le nombre de nouveaux articles stagne, à un niveau relativement proche du sommet historique.

C'est exactement la même chose qui s'est produite pour le nombre d'éditions par mois sur l'encyclopédie, selon une temporalité identique :


Par conséquent, les mécanismes de freinage n'ont pas joué à plein. Que s'est-il passé ?

Premièrement, s'il est exact que le nombre de nouveaux contributeurs baisse très fortement, le nombre de contributeurs réguliers lui stagne, les arrivées compensant les départs. Il y a donc un nombre à peu près constant de contributeurs sur Wikipédia. Le nombre d'éditions n'a donc certes plus de raison d'augmenter, mais il n'en a pas non plus de baisser. Il stagne -comme le nombre de contributeur.

Deuxièmement, ces contributeurs continuent grosso modo à créer une quantité à peu près constante de contenu, même si l'on pressent une légère baisse.

C'est par exemple ce que montre le nombre d'éditions par mois en fonction du nombre d'éditeurs actifs. Pourquoi ? Parce que, malgré son presqu'un million d'articles, Wikipédia en français est loin d'avoir fait le tour de l'ensemble des connaissances humaines, comme le prouve d'ailleurs la version anglophone qui possède trois fois plus d'articles.

Mais surtout parce que le contenu de connaissance n'est pas fixe : aussi limitées que soient les compétences des contributeurs de Wikipédia, il y aura toujours suffisamment du nouveau pour que l'encyclopédie grandisse. Comme le notait Max Weber 1,

Il y a des sciences auxquelles il a été donné de rester éternellement jeunes. C'est le cas de toutes les disciplines historiques, de toutes celles à qui le flux éternellement mouvant de la civilisation procure sans cesse de nouveaux problèmes.
De ce point de vue, il a été donné à Wikipédia de rester éternellement jeune. On peut donc prédire une diminution progressive du nombre de nouveaux articles et d'éditions au fur et à mesure que s'épuisent les sujets que peuvent traiter les contributeurs de Wikipédia, et parce que les arrivées de nouveaux contributeurs, en nombre plus faibles, ne compenseront plus les départs. Mais ce niveau ne sera jamais nul, étant donné la gamme extrêmement large de sujets dont traite Wikipédia, dont certains connaissent ce "flux éternellement mouvant" qu'évoque Weber.

Il n'en demeure pas moins que la Wikipédia des débuts est en train de finir : l'encyclopédie fait face à de nouveaux défis. Le monde de la croissance exponentielle est achevé. Il ne s'agit plus de structurer une encyclopédie connaissant un développement très rapide de son contenu et de ses acteurs. Il s'agit au contraire de limiter la diminution probable dans le futur du nombre de contributeurs réguliers, et d'assurer au moins autant l'entretien des contenus que leur développement.

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1. Dans le premier de ses Essais sur la théorie de la science disponible ici, page 153 de la version PDF.


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mercredi 15 juillet 2009

La fin de Wikipédia (II) (annexe)

Annexe du post La fin de Wikipédia (II)

Un lecteur se demande si les processus que j'ai mis en avant se retrouvent pour des versions linguistiques de l'encyclopédie 1) où le réservoir démographique va croitre, comme c'est le cas pour la version espagnole (pays d'Amérique latine possédant encore de faibles capacités en matière de connection internet) et 2) pour les langues possédant peu de locuteurs.

La réponse est, fondamentalement, oui : on retrouve ces processus, avec des variantes.

1) Ainsi, la version en espagnol de Wikipédia a connu une croissance de son nombre d'utilisateur très proche de la version française.


Une différence se dégage toutefois : la croissance du nombre d'utilisateurs a été, longtemps, beaucoup plus lente que pour la version française. Elle est presque nulle pendant deux ans. Par conséquent, le point d'inflexion (moment où le nombre de nouveaux contributeurs par mois diminue) dans la croissance du nombre de contributeurs a été décalé par rapport à la version française d'approximativement un an.

On peut, peut être, rattacher cette croissance initialement plus faible au relatif retard en matière de connexion internet d'une partie de la population hispanophone. Mais je vois bien d'autres causes possibles, notamment parce WK esp partage cette propriété avec une wikipédia à faible population (suédois, cf. infra).

La croissance du nombre de contributeurs très actifs est, de la même façon, très semblable à celle de la version française, avec un décalage d'approximativement un an, conforme au décalage de la croissance du nombre total de contributeurs.

Il me semble toutefois que ces graphiques n'épuisent pas la suite possible de la croissance de Wikipédia en espagnol. La population hispanophone en Amérique latine dépourvue de connexion internet est encore considérable : peut être peut on envisager un rebond dans l'avenir du nombre de contributeurs, à proportion de l'amélioration de l'accès à internet ? C'est nécessairement un processus long, et qui ne peut encore se constater.

Je crois toutefois qu'il faut le nuancer : la connexion à internet ne fait pas tout. Le capital culturel qui fournit la compétence indispensable à l'édition de contenu est tout autant indispensable. Or, on peut penser que, parmi la population hispanophone, ceux qui disposent du capital culturel adéquat disposent déjà, pour la plupart, d'une connexion. Si c'est le cas, la croissance de la population de contributeurs dépendra de l'amélioration de la scolarisation et du capital culturel parmi les populations hispanophes. Ce processus est temporellement encore plus long, mais il peut conduire à une "longue traine" dans la croissance de contributeurs sur Wikipédia en espagnol. La version française fait face, à un degré moindre, à la même problématique, avec les francophones d'Afrique.


2) Pas de différence majeure dans la croissance de Wikipédia en suédois, exemple de version avec une petite communauté linguistique. On constate, comme pour la version espagnole, que la croissance est initialement beaucoup plus lente. La principale différence est que le taux de croissance du nombre de contributeurs est plus faible que sur les "grosses" Wikipédia.







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La fin de Wikipédia (II)

Nous avons vu, dans un premier épisode, que l'augmentation du nombre de contributeurs sur Wikipedia avait répondu très étroitement au modèle de croissance logistique : croissance exponentielle initialement, puis freinage de plus en plus fort jusqu'à la population maximum potentielle, fonction de divers déterminants, dont le degré d'acceptation culturelle d'une encyclopédie "éditable par tous".

Cela pose, pour l'avenir de Wikipédia, deux problèmes majeurs : 1) qui va continuer à entretenir et gérer l'encyclopédie ? 2) le contenu de l'encyclopédie est-il condamné, tout comme le nombre d'utilisateurs, à stagner ? Nous aborderons le premier problème dans ce billet, le second dans le suivant.

Parmi les contributeurs qui rejoignent l'encyclopédie, certains s'y investissent davantage. Ils éditent l'encyclopédie à de multiples reprises chaque mois, souvent sur une période relativement longue. Ces utilisateurs jouent un rôle essentiel : parce qu'ils sont à l'origine d'une partie très importante du contenu, et plus encore parce qu'ils gèrent au quotidien l'encyclopédie. Ils améliorent la présentation des articles ; ils créent des liens entre ceux-ci ; ils font face au vandalisme qui est l'un des fléau d'une encyclopédie éditable par tous, y compris par des collégiens dans une salle de permanence entre 14h et 15h ; ils en suppriment le contenu promotionnel, aberrant, politiquement orienté, etc. -condition de la valeur intrinsèque des articles et de la confiance que peuvent leur accorder les lecteurs. Ils font vivre l'encyclopédie, qui sans cette activité de gestion et d'entretien cesserait à brève échéance d'exister, et s'effondrerait, envahie par la publicité et les insanités, à la manière dont une ville tropicale abandonnée par les hommes est rapidement recouverte par la jungle.

Leur nombre a cru avec l'arrivé de nouveaux contributeurs : parmi ceux-ci, pour des raisons multiples, certains y ont "pris goût" et s'y sont investi. La croissance de leur nombre a suivi un processus logistique.

On peut toutefois constater que ce processus a été plus rapide que pour la croissance du nombre d'utilisateurs. Cela s'explique aisément : les personnes susceptibles de s'investir fortement dans Wikipédia sont également a priori les mêmes qui en entendent parler le plus vite, s'y essayent le plus rapidement, etc. -et deviennent par la même des contributeurs très actifs.

Ainsi, la population maximale de contributeurs très actifs (100 edits par mois) a été atteinte il y a maintenant deux ans. Depuis juin 2007, leur nombre fluctue autour de 750 sur Wikipédia en français. Si l'on observe attentivement le graphique, on peut toutefois constater que leur nombre est aujourd'hui légèrement plus faible qu'à la fin de l'année 2007.

Il n'est pas certain qu'il s'agisse d'un accident statistique, bien que je ne l'exclus pas. En effet, on constate nettement ce même phénomène pour les contributeurs actifs (10 edits par mois), moins clairement pour les très actifs (100 edits), dans la Wikipédia en Allemand. Le succès de cette dernière est un peu plus ancien que celui de la Wikipédia en français : elle a atteint plus rapidement la population maximale de contributeurs actifs. D'une certaine façon, le présent de la Wikipédia en allemand dit ainsi l'avenir de la Wikipédia en français.

Or, comme on peut le voir, la population de contributeurs actifs sur Wikipédia en allemand, après avoir fluctué autours de son maximum, est en baisse depuis la fin 2008.

Le problème est en fait simple, et relève là encore de la croissance de population. Deux phénomènes rentrent en jeu :

1. De nouveaux contributeurs arrivent sur Wikipédia, et se prennent au jeu. Ils deviennent des contributeurs actifs ou très actifs.
2. Parmi ces contributeurs très actifs, certains partent, souvent par simple lassitude, parfois à la suite de conflits, inévitables dans un groupe social hiérarchisé et où il existe des enjeux de lutte, aucune version linguistique de l'encyclopédie n'échappant à ce dernier processus.

Aussi longtemps que le processus 1 a dominé le processus 2, la population a cru. On a vu que la croissance des nouveaux contributeurs suivait un processus logistique, augmentant rapidement initialement puis décélérant avant de devenir nulle. Il est arrivé un moment où l'arrivée de nouveaux contributeurs actifs ou très actifs a compensé très exactement le départ des contributeurs actifs ou très actifs. Leur nombre était alors stable. Nous rentrons maintenant dans une période où l'arrivée de nouveaux contributeurs sera très faible. Rien ne garantit que ce faible flux de nouveaux contributeurs conduise à un nombre suffisant de contributeurs actifs ou très actifs capables de compenser les départs. S'il n'en est pas ainsi, leur population va décroitre : c'est ce qui se passe pour Wikipédia en allemand pour les contributeurs actifs (10 edits par mois).

L'avenir de Wikipédia est donc en jeu : qui gérera et entretiendra l'encyclopédie, si le nombre des contributeurs qui effectuent cette tache diminue fortement ? Une partie de la réponse tient dans la croissance du nombre d'articles : une encyclopédie arrivée à maturité requiert une gestion bien plus faible qu'une encyclopédie dont le contenu croit de manière exponentielle. C'est au processus de croissance du nombre d'article qu'il nous faut donc maintenant nous intéresser.

Ce post comporte une annexe.

La suite est à lire ici.

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samedi 11 juillet 2009

La fin de Wikipédia (I)

La création de Wikipédia a été un des événements importants dans le développement de l'internet 2.0. L'encyclopédie est aujourd'hui un des sites les plus visités au monde. Elle offre une contenu extrêmement large et riche, qui a conduit à la disparition (Quid, Encarta) ou à la marginalisation (Encyclopedia Universalis) de ses principaux concurrents. Sa fin est pourtant proche : du moins la fin du modèle par lequel elle s'est développée.

La principale spécificité de Wikipédia tient dans le fait qu'elle soit "librement éditable par tous" : elle est l'œuvre de centaine de milliers de contributeurs, anonymes et "amateurs" pour la plupart. Elle a ainsi redéfini les frontières de la légitimité intellectuelle, fondée antérieurement sur le modèle de l'auteur aux compétences universitaires reconnues, dont la signature certifie et authentifie la contribution.

Mais de cette spécificité découle sa principale limite existentielle : elle n'existe, et ne s'améliore, que pour autant que des contributeurs y participent. Son succès n'est pas détachable du processus social complexe par lequel des centaines de milliers de personnes ont accepté de créer de nouveaux contenus, alors qu'elles n'en tiraient aucune rétribution financière et en obtenaient une reconnaissance sociale nulle ou presque nulle, puisque leur travail est anonyme.

C'est ce processus social qui est arrivé à terme. Ce phénomène est parfois entrevu dans les pages communautaires de l'encyclopédie, notamment de sa version française. Il est généralement attribué aux conflits sociaux qui peuvent exister au sein de l'encyclopédie, provoquant le départ de certains contributeurs. Cette vision est, en fait, sociologiquement naïve, en ce qu'elle oublie la limite "écologique" sur laquelle s'est construite Wikipédia -limite qui était présente à l'état latent dès son commencement, avant même qu'elle ne soit atteinte.

Prenons le cas de la version en langue française de l'encyclopédie. Aussi vaste que soit le nombre de ses contributeurs potentiels, il n'est pas infini : parmi les 80 millions de francophones vivant dans un pays disposant d'un réseaux internet développé, il n'en existe nécessairement qu'un nombre précis, limité, prêts à ajouter du contenu dans les conditions très particulières (gratuité, anonymat) qui caractérisent Wikipédia (première limite) et disposant de compétences telles qu'ils puissent le faire (deuxième limite). Ce nombre atteint, la population de contributeurs cessera d'augmenter, ou elle ne le fera plus que selon le rythme très lent, presque imperceptible, des transformations démographiques de la population francophone (arrivée de nouvelles générations).


En première analyse, la croissance du nombre de contributeur répond donc grossièrement aux trois logiques suivantes :

1. Plus de contributeurs créent plus de contenu, et de meilleure qualité -ce qui améliore le trafic sur le site et attire donc plus de contributeurs potentiels vers celui-ci. Ces contributeurs vont à leur tour créer plus de contenu, ce qui attirera plus de contributeurs potentiels, etc.

2. Toutefois, à chaque fois qu'un contributeurs potentiel devient un contributeur actif le nombre de contributeurs potentiels total diminue -jusqu'à la limite fixée par le nombre total de contributeurs potentiels, acceptant les conditions spécifiques que fixe Wikipédia (anonymat, gratuité) (première limite).

3. Qui plus est, à chaque fois qu'un nouveau contributeur ajoute du contenu nouveau, le niveaux de compétence requis augmente et les contenus potentiellement ajoutables diminuent, ce qui limite la possibilité pour de nouveaux utilisateurs de contribuer. Au commencement du site, aucune connaissance, même la plus élémentaire, n'était présente : cela rendait possible la participation d'un très grand nombre d'utilisateurs. Au fur et à mesure que le contenu est complété, il n'existe qu'un nombre de plus en plus restreint d'utilisateurs disposant des compétences nécessaires pour encore participer. C'est le deuxième mécanisme qui explique la présence d'un plafond au nombre potentiel de contributeurs, à côté du nombre nécessairement limité de personne désireuses de partager leur savoir dans les conditions spécifiques que fixe Wikipédia.

Le premier mécanisme est caractéristique des croissances exponentielles. Les deux autres mécanismes freinent au contraire cette croissance, de plus en plus fortement au fur et à mesure que le nombre de contributeurs grandit jusqu'à atteindre la population maximale. Ensemble, ils forment une courbe de croissance dite logistique, qui les combine mathématiquement.

Depuis son commencement, la croissance du nombre total de personnes ayant participé à Wikipédia à travers un compte enregistré 1 a suivi très étroitement ce modèle théorique 2:

Le nombre de contributeur a rapidement augmenté, à un rythme exponentiel, puis après un point d'inflexion, sa croissance s'est ralentie, à mesure qu'il s'approche de son maximum. On voit que, à suivre le modèle théorique, le nombre total de personnes ayant participé à Wikipédia va atteindre ce maximum d'ici deux ans, avec approximativement 50 000 personnes ayant participé. La croissance du nombre de nouveaux participants dans le modèle théorique a, néanmoins, tendance à décroitre plus vite que dans la réalité : on peut donc penser que le processus prendra plus de temps pour arriver à son terme.

Pour mieux comprendre ce phénomène, on peut s'intéresser au rythme par lequel de nouveaux contributeurs sont arrivés sur Wikipédia depuis sa création :



La croissance du nombre de wikipédiens a accéléré très rapidement après la naissance de l'encyclopédie en français, pour atteindre son maximum à la mi 2007, un peu plus de 5 ans après sa création (moment de la croissance exponentielle, conforme au premier mécanisme). Depuis, le nombre de nouveaux wikipédiens par mois ne cesse de diminuer, même s'il le fait un peu moins vite que selon le modèle théorique (freinage dû aux deux autres mécanismes). Dans l'ensemble, cette croissance s'est faite conformément au modèle logistique, à l'exception de la fin de l'année 2005, marquée par un très fort afflux de nouveaux participants.

Le développement du nombre de wikipédiens sur l'encyclopédie en français n'a rien d'exceptionnel et se retrouve sur les autres versions linguistiques de l'encyclopédie. Il en va ainsi pour la deuxième plus grande version linguistique de l'encyclopédie, après l'anglaise : Wikipédia en allemand.




Cette similitude des processus souligne assez qu'ils répondent tous deux à la même logique, que stylise exceptionnellement bien le modèle logistique. C'est donc dans ce modèle de croissance de population qu'il faut chercher l'évolution du nombre de participants, et non dans l'analyse des conflits agitant la communauté des wikipédiens.

Toutefois, ce modèle n'explique pas un fait, qu'il met néanmoins en valeur : le nombre relatif de contributeurs à la version allemande a, dès le départ, été nettement supérieur à celui de la version française. Aux termes d'une évolution structurellement identique, sa population asymptotique l'est de 60% -proportion bien plus élevée que celle du rapport de germanophones disposant d'une connexion internet par rapport aux francophones. On peut y voir l'effet du rejet culturel bien plus fort dont a fait l'objet Wikipédia en France, comparé à l'Allemagne, en particulier au sein de ses élites intellectuelles. Nul Pierre Assouline de l'autre coté du Rhin, mais un financement public de son fonctionnement. C'est cela qui a limité le développement de Wikipédia en français. Mais il en était ainsi dès le principe.

La suite est à lire ici.

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1. C'est à dire de personnes qui ont créé un compte utilisateur, plutôt que d'utiliser l'"IP" de leur connexion internet, et qui ont au moins édité 10 fois Wikipédia. Les données sont disponibles ici. Ce post doit beaucoup à l'analyse de la croissance du nombre d'articles de Wikipédia en anglais disponible ici.

2. L'équation estimée ici est celle d'un modèle logistique standard : f(t) = population maximale/(1+a*exp(-r*t)), avec t le nombre de mois depuis la création de Wikipédia en français.


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mercredi 13 mai 2009

Quand les prophéties échouent (et ce qui advient sur Wikipédia)

Que se passe-t-il quand une prophétie échoue lamentablement ? Les vrais croyants continuent de croire : ils croient même davantage à la vérité de leur message prophétique. Les prophéties sont un cauchemar poppérien : rien ne peut jamais les falsifier aux yeux du vrai croyant. Même l'échec le plus lamentable renforce sa conviction.

La prophétie ultra-libérale d'un optimum économique et social par la dérégulation et le marché sans entrave a lamentablement échoué : les vrais croyants continuent pourtant d'y croire. Les événement récents ont été désastreux pour eux. Mais, comme on va le voir, ils s'en sont sorti avec brio. Enfin, pas vraiment, mais leur gymnastique intellectuelle relève de la haute voltige.

C'est à Max Weber que l'on doit la première étude sociologique sur la question, dans son ouvrage sur le Judaïsme antique. Les Hébreux avaient établi une alliance avec un Dieu qui leur assurerait force et victoire. Manque de chance : Nabuchodonosor en avait décidé autrement. Il détruisit Jérusalem et son Temple, déporta une partie significative du peuple hébreux. Cela aurait dû être fatal à la croyance en Yahvé. Et pourtant, c'est le contraire qui eut lieu : le peuple hébreux s'est, à l'occasion, transformé en peuple juif. La croyance en un Dieu unique s'est affermie, et les pratiques religieuses très fortement durcies. Par quel mécanisme ? Grâce aux prophéties de malheur (dont celle de Jérémie) qui ont conduit à interpréter cet échec apparent de Yahvé comme une preuve de sa toute puissance : le peuple hébreux s'était écarté de l'observance des rites que Yahvé lui avait fixé. En conséquence, il les a puni de toute sa puissance, faisant de Babylone l'instrument de son courroux. Il fallait donc plus que jamais observer ses commandements.

Comme l'a montré l'étude classique de Leon Festinger, on trouve au centre de ce processus de reconstruction de la réalité, le mécanisme psychologique de la dissonance cognitive : le croyant dénie l'échec parce qu'il ruine tout ce qu'il croit et tout ce qu'il a fait de sa vie. Plutôt que d'accepter la réalité, il va la réinterpréter. Festinger ajoute que cela ne peut fonctionner si le croyant est seul : il lui faut le soutien des autres croyants pour supporter le désastre, et construire un récit qui en transfigure la signification. Le groupe fonctionne comme une réassurance, et cette réassurance passe par une radicalisation de la croyance.

C'est très exactement ce qui s'est passé chez les vrais croyants ultra libéraux. La crise économique est un échec massif pour tous leurs récits. Le marché ne s'autorégule manifestement pas. La dérégulation n'a pas conduit au paradis économique sur terre, mais à la pire crise économique depuis 1929. Comme le dit l'homme aux talonnettes, il va falloir "refonder le capitalisme". Tout au moins, c'est l'enseignement qu'en ont tiré la plupart des individus, jusqu'au Financial Times :
The credit crunch has destroyed faith in the free market ideology that has dominated Western economic thinking for a generation. But what can – and should – replace it?
Les vrais croyant libéraux ont pourtant élaboré un récit alternatif, qui, dans son principe, se rapproche de celui des anciens Hébreux. Nous en sommes là, non pas parce que Dieu marché n'existe pas, mais parce qu'il nous a puni de n'avoir pas respecté ses commandements, et laissé le diable État agir à sa place : voilà la substance de leur récit.

La construction de ce récit est assez délicate : la crise actuelle est née d'une crise financière qui implique des acteurs financiers sur un marché dérégulé. Aucune trace de l'État dans tout cela. Du moins c'est ce que pense le mécréant. Il a tort : la crise des subprimes est d'origine politique. C'est l'État le coupable. Pour parvenir à un telle conclusion, les vrais croyants ont cherché désespérément tout ce qui pouvait, même lointainement, être rattaché à l'État, pour lui attribuer le blâme. Ils ont trouvé trois coupables, unis dans des analyses plus ou moins cohérentes :

-Les banques centrales, la Fed surtout. Comment ? Elles ont fournit des liquidités abondantes, avec leurs faibles taux d'intérêt, qui ont nourri la bulle. Nul ne nie que ces politiques ont joué un certain rôle, mais quand on utilise cet argument pour affirmer que les banques centrales sont la cause de la bulle financière, l'argument est spécieux : c'est un peu comme dire que le marchand d'arme a tiré à la place du tueur en série. Au pire, il est coupable de lui avoir vendu une arme, mais cela n'explique pas pourquoi le tueur en série a été pris d'une soudaine folie meurtrière. Le vendeur n'est certainement pas la cause motrice et efficiente du carnage. Pour expliquer la folie meurtrière du marché, il faut aller voir ailleurs : du côté de la dérégulation financière. L'argument revient par ailleurs à la figure des ultra-libéraux comme un boomerang. Ce sont les mêmes ultra-libéraux qui ont, en effet, passé l'essentiel des années 1990 à réclamer l'indépendance des banques centrales, et les années 2000 à venter les louanges de sa mise en œuvre. Et ils ont, à l'époque du supposé crime, encensé Greenspan, qui avait suivi leurs recommandations à la lettre, avec son idéologie du "le marché sait mieux que moi ce qu'il a à faire". J'ai donc à faire un petit rappel informatif à leur égard : les banques centrales sont indépendantes. L'État n'agit pas sur elle (au moins jusqu'à la crise). C'est ce qu'on appelle la dérégulation.

-Fannie Mae et Freddie Mac. Les banques centrales n'étant manifestement pas les tueurs, il a fallu trouver des acteurs financiers impliqués directement dans la bulle, et qui entretiennent quelques rapports avec l'État, dans la masse proliférante de hedge funds, banques d'investissement, véhicules spéciaux et autres acteurs de la bulle financière. Fannie Mae et Freddie Mac ont fait l'affaire : à l'origine, ce sont deux agences gouvernementales, dont le but est de réassurer les prêts hypothécaires, de manière à favoriser l'accession à la propriété. Les vrais croyants souffrent pourtant d'amnésie. Ils ont complètement oublié le fait qu'en 1968 Fannie Mae a été privatisée. Complètement oublié également le fait que sous Clinton, en raison de la pression des acteurs financiers et de ses actionnaires réclamant plus de profit, les critères de sélections des prêts qu'elle réassure ont été largement assouplis. Après tout, le marché sait mieux. Fannie peut lui faire confiance. Du moins c'est ce qu'on affirmait à l'époque. Encore une fois, l'argument est un boomerang : vous vouliez la dérégulation ? Et bien, vous l'avez eu.

-La régulation elle même. Henri Lepage nous le dit : "c'est par là que tout a commencé". Vous pensiez que nous souffrions d'un déficit de régulation, suite à la déréglementation des marchés. Vous aviez tort : ce sont les quelques régulations restantes, beaucoup trop nombreuses, qui ont provoqué la crise. Si l'État n'avait pas régulé, il n'y aurait pas eu de crise. D'ailleurs, on vous l'affirme sans rire, le secteur bancaire est le plus régulé qui soit. Les ratios prudentielles de Bâle I et II ont, en particulier, poussé les acteurs à agir imprudemment. Sans les accords prudentiels, les banques auraient pu faire tout ce qu'elles voulaient et quand elles font tout ce qu'elles veulent, elles ne font pas n'importe quoi. Puisqu'on vous le dit. La preuve. On atteint là le stade ultime de la dissonance cognitive. Si vous rencontrez quelqu'un qui vous dit ça : n'essayez même pas de discuter avec lui. A moins que vous trouviez le dialogue avec un mormon enrichissant, bien sûr.

Point fascinant, dans ces récits, on retrouve un trait observé par Festinger et Weber : la radicalisation du discours. Le monde économique ayant été dérégulé, et le désastre ayant néanmoins eu lieu, c'est donc qu'il n'était pas vraiment dérégulé, ou pas assez, puisque le marché est l'optimum, par définition. D'où le rejet de tout discours, même libéral, qui pourrait suggérer le contraire. D'où le renouveau, dans ces milieux, des thèses les plus radicales, que fournit la tradition dite autrichienne. En particulier, une idée délirante est devenue le nouveau crédo : il faut la liberté monétaire complète. Plus de privilège des banques centrales. Tout le monde doit pouvoir émettre de la monnaie. Et si possible, ajoutent certains, il faut le retour à l'étalon or (et pourquoi pas à la machine à vapeur, tant qu'on y est ?).

Et Wikipédia dans tout ça ? On arrive ici au deuxième trait constaté par Festinger : le croyant se persuadera d'autant plus que la prophétie n'a pas échoué qu'il s'en convaincra grâce aux autres, et qu'il parviendra à en convaincre les autres. Comme le dit Fred Smith :

Le défi auquel nous sommes aujourd'hui confrontés, nous économistes libéraux, est de faire apparaître cette imposture [des explications habituelles] au grand jour. Nous devons développer et diffuser un autre récit de la crise qui puisse se décrire en slogans aussi simples aussi efficaces que ceux utilisés par nos adversaires. Ce défi est à la fois intellectuel et politique. Mais, plus que tout, il suppose que nous en ayons les moyens, notamment les moyens de communiquer et de faire le marketing de nos idées.

On retrouve ainsi ces slogans apologétiques présentés comme des vérités d'évidence, dans la limite de la NPOV (ou pas), dans divers articles de wikipédia. Une comparaison avec les articles anglais parle d'elle même.

Quelqu'un qui vous explique, tout en sous-entendus, que les causes de la crise se résument aux banques centrales, à leurs taux d'intérêt, ou à Fannie et Freddie n'est finalement pas très différent d'un mormon en chemise blanche et badge noir qui vous offre des cours d'anglais gratuits : les voies du royaume sont pour lui impénétrables, longues et parfois contournées. Elles passent même par Wikipédia.

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