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jeudi 18 février 2010

La privatisation de l'éducation nationale en un graphique

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mercredi 3 février 2010

Les Grandes Écoles, les Universités et les bourses par Marc Bloch

Analysant les causes de la défaite de 1940, voici ce qu'écrivait Marc Bloch, il y a 70 ans. Toute ressemblance avec des situations contemporaines ne peut être que fortuite.

Des systèmes antérieurs, [les gouvernements] avaient gardé plusieurs grands corps publics qu'ils étaient bien loin de diriger étroitement. Sans doute, les considérations de parti ne manquait pas d'intervenir, assez souvent, dans le choix des chefs d'équipe. De quelque côté que soufflât le vent du moment, les désignations qu'elles imposaient étaient rarement les plus heureuses. Mais le recrutement de base restait presque exclusivement corporatif.

Asile préféré des fils de notable, l'École des Sciences Politiques peuplait de ses élèves les ambassades, la Cour des Comptes, le Conseil d'État, l'Inspection des Finances. L'École Polytechnique, dont les bancs voient se nouer, pour la vie, les liens d'une si merveilleuse solidarité, ne fournissait pas seulement les états-majors de l'industrie ; elle ouvrait l'accès de ces carrières d'ingénieurs de l'État, où l'avancement obéit aux lois d'un automatisme quasi mécanique. Les Universités, par le moyen de tout un jeu de conseils et de comités, se cooptaient à peu près complètement elles-mêmes, non sans quelques dangers pour le renouvellement de la pensée, que le système présent a, provisoirement, dit-il, abolie. [...]

Le régime eut-il tort ou raison de respecter ces antiques corporations ? On peut en disserter à perte de vue. Les uns diront : stabilité, tradition d'honneur. Les autres, vers lesquels j'avoue incliner, répliqueront : routine, bureaucratie, morgue collective. [...]

Mieux eût valu certainement favoriser, par des bourses, l'accès de tous aux fonctions administratives et en confier la préparations aux universités, selon le large système de culture générale qui fait la force du Civil Service britannique.


Marc Bloch, L'étrange défaite, 1940 (pp. 191 et 192 de l'édition Folio).

(Les lecteurs résidant dans un pays où la législation sur le droit d'auteur n'est pas aussi absurdement protectrice qu'en France peuvent trouver une version électronique du livre sur Ebooks libres et gratuits. Sont citées les pp. 158 et 159 de la version PDF.)
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dimanche 26 avril 2009

L'éducation coûte cher, essayez l'ignorance !

Depuis 1995, les dépenses intérieures d'éducation sont en baisse sensible en France, si on les rapporte au PIB.
A partir de la deuxième moitié des années 1980, le système éducatif connait une très forte massification. En 10 ans seulement, de 1985 à 1995, le pourcentage de bacheliers dans une génération double, passant de 29.4% à 62.7%. Ces bacheliers de la massification sont socialement moins proches du monde et de la culture scolaire, et ont besoin de plus d'encadrement. Ils poursuivent leurs études dans le supérieur dont les effectifs augmentent de 50% entre 1980 et 1990.

L'effort financier que consacre alors la France n'est pas négligeable. Les dépenses moyennes par élève progressent significativement plus vite que le PIB, en particulier dans le secondaire, en grande partie grâce à l'effort considérable que consentent les collectivités territoriales, à la suite des lois de décentralisation. Mais dès cette époque, le supérieur est largement oublié : les dépenses qui lui sont consacrées augmentent beaucoup plus faiblement que dans le secondaire, et surtout moins vite que le nombre d'étudiants. Les dépenses moyennes par étudiant baissent ainsi jusqu'en 1989, pour progresser ensuite lentement.

Dès la fin des années 1990, cette tendance de fond s'arrête. Le pourcentage de bacheliers dans une génération n'a pas progressé depuis 1995. Le nombre d'étudiants n'augmente presque plus également. Autrement dit, chose peu connue, la démocratisation scolaire a cessé, en France, depuis 15 ans. Depuis la même période, les efforts financiers consacrés à l'éducation stagnent.

Avec le retour de la droite au pouvoir, à la mi 2001, les dépenses moyennes par élève vont même baisser, pour un temps, dans le secondaire et dans le supérieur.

Rapportées au PIB, ces évolutions apparaissent plus clairement. La stagnation des dépenses en valeur absolue se traduit par une baisse marquée du ratio dépenses moyennes par élève/PIB depuis 1999 -baisse qui s'accélère avec le début du second quinquenat de Jacques Chirac.

Un phénomène essentiel apparaît surtout : le supérieur a été le grand oublié de la massification scolaire : les dépenses moyennes par étudiant par rapport au PIB n'ont pas cessé de baisser depuis 1995, à la différence du secondaire, où un effort véritable a été, un temps, consenti pour faire face aux besoins nés de la massification.


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jeudi 23 avril 2009

Le "je ne regrette rien" du Monde

Catherine Rollot fanfaronne dans Le Monde d'aujourd'hui :

"Le Monde a tenté chaque jour, en toute indépendance, aussi bien vis-à-vis du pouvoir politique que des pouvoirs intellectuels, d'informer au mieux ses lecteurs sur ce mouvement complexe, multiforme et durable."

Son boulgi-bouga fait de reprise inquestionnée des communiqués du ministère, agrémentés de quelques stéréotypes populistes, sous fond d'ignorance (volontaire ?) des plus élémentaires données du problème, de saisissantes erreurs factuelles et/ou de méthode serait donc un modèle de couverture journalistique, informée et indépendante.

Je crains de ne devoir refroidir l'autosatisfaction de Mme Rollot : son papier du jour est de la même farine que ses précédents, et il comporte tant de biais idéologiques et témoigne d'une si grande incompétence qu'il va me falloir y apporter quelques correctifs.

Son analyse se fonde sur l'habituelle psychologisation des universitaires et des chercheurs en grève : leur mouvement est l'expression d'un malaise et de craintes et leur état d'esprit du moment est l'amertume. Des gens dont le métier est de penser ne peuvent décidément pas s'opposer à une réforme pour des motifs essentiellement rationnels : ils sont bien trop émotifs pour cela.

Quant au gouvernement, comme de bien entendu, il a commis des maladresses qui semblent devoir expliquer l'essentiel de la "radicalisation" : son intention est juste, comme le projet, seule la manière est critiquable. Aucune opposition n'est donc véritablement rationnelle, fondée sur autre chose que des réactions psychologiques à des craintes, un malaise, ou des maladresses gouvernementales.Telle semble être l'analyse constante de Mme Rollot sur la question.

Catherine Rollot constate pourtant, presque étonnée :

Tous les acteurs qui ont approché cette crise ont pris des coups. Le Monde a été violemment mis en cause dans sa mission d'information par une partie du mouvement universitaire.

Et bien, je vais, à travers l'analyse d'un seul paragraphe, m'efforcer de lui expliquer pourquoi son travail a été si violemment mis en cause : parce qu'il reflète tant d'incompétences au service d'un tel parti-pris, qu'elle devrait elle-même en avoir honte. Voici le paragraphe en question :

En face [du côté des universitaires], les blessés se comptent aussi. L'image de l'université en a pâti. Le premier bilan des demandes d'inscription dans l'enseignement supérieur en Ile-de-France est mauvais ; seuls 27,6 % des lycéens franciliens ont placé l'université en premier choix. C'est très peu quand on sait qu'au final, en septembre, sept bacheliers sur dix vont s'asseoir sur ses bancs.
On aura reconnu là son argument préféré, qu'elle ressert incessamment à ses lecteurs : le mouvement universitaire dessert ceux qui le mènent : il vide leurs universités.

J'ai déjà tenté d'expliquer, à l'occasion d'un billet précédent, pourquoi cet argument était faux. Mais Mme Rollot ne semble pouvoir en faire son deuil : se non è vero è ben trovato, tant est qu'elle ne peut s'en passer. Elle nous propose ici de nouvelles preuves en sa faveur : peut être s'est-elle aperçu que les précédentes étaient nulles. Mais les nouvelles ne valent guère mieux que les anciennes. Elles cumulent erreur factuelle et erreur de méthode.

Commençons par l'erreur factuelle : il est gravement inexact d'écrire "qu'au final, en septembre, sept bacheliers sur dix vont s'asseoir sur [les] bancs [de l'université]". En 2007-2008, dernière année pour laquelle les données du ministère sont disponibles, seuls 35 % des bacheliers se sont inscrits à l'université. Plus précisément, 55% des bacheliers généraux, 16% des bacheliers technologiques et 5% des bacheliers professionnels se sont inscrits en fac, soit 35% des bacheliers de 2007, tous types de bac confondus.

Appliquons le principe de charité : peut être que Mme Rollot ne parle pas de l'ensemble des bacheliers, mais uniquement de ceux qui ont poursuivi des études dans le supérieur. Mais là encore, aucune trace de sa proportion de 1 pour 7 : 45 % des bacheliers qui ont poursuivi des études dans le supérieur l'ont fait en fac. Même dans le cas le plus favorable, celui des bacheliers généraux, on n'atteint que 56%. On se demande donc où Mme Rollot est allé chercher un pareil chiffre, si ce n'est dans son imagination.

Il est, du reste, vrai que ce chiffre, aussi imaginaire soit-il, a du moins pour avantage de mettre en valeur la proportion de 27.6% de lycéens optant pour l'université comme premier choix d'orientation. Si on se souvient que 35% des lycéens vont finalement en fac, et 45% de ceux qui vont dans le supérieur, le chiffre est, de fait, d'un coup moins saisissant.

Mais on atteint là à une deuxième erreur, de méthode, dont témoignait déjà son article précédent : avant d'attribuer une cause à un phénomène, il faut s'assurer d'avoir épuisé toutes les autres causes possibles, écrivions-nous déjà à son sujet. En pure perte, faut-il croire.

En l'occurrence, ce que Mme Rollot ne dit pas à ses lecteurs est que la procédure de vœux pour le supérieur des lycéens de l'île de France a été profondément modifiée cette année : la procédure dite RAVEL a été remplacée par la procédure Admission Post-Bac. Cette dernière, relativement complexe, vise à optimiser les flux, et est fondée sur le fait que le lycéen obtient nécessairement une inscription en fac, dans l'hypothèse où ses vœux sélectifs n'ont pas été retenus par les établissements de ses choix. Par contre, il n'obtiendra pas de vœux sélectifs s'il place comme premier vœux la fac. Pour le dire différemment, cette procédure a pour effet mécanique d'encourager les élèves à formuler d'abord des vœux sélectifs. Le chiffre de 27.6% n'a donc rien d'étonnant.

Plus encore : il ne prouve nullement ce qu'il vise à démontrer, à savoir que les lycéens fuient la fac en raison du mouvement de grève. Pour que ce chiffre prouve quelque chose, il faudrait en effet pouvoir le comparer avec ceux des années précédentes, pour voir s'il y a bien une désaffection résultant de la grève. Mais comme on vient de le noter, la procédure de vœux a changé : il est donc impossible de le faire. Catherine Rollot ne s'y essaye d'ailleurs même pas : ce qui ne l'empêche nullement d'utiliser ce chiffre comme une preuve définitive.

Cette difficulté méthodologique n'aurait, du reste, pas dû embarrasser Mme Rollot : on dispose, en effet, de données pour savoir si, oui ou non, les mouvements universitaires sont à l'origine de la baisse des effectifs en fac. Et ces données ruinent sa démonstration.

Ce graphique porte sur le taux d'inscription des bacheliers dans les différentes filières du supérieur depuis 1990. On voit très clairement que la proportion de bacheliers qui s'inscrivent à l'université est en baisse depuis très longtemps : depuis l'année universitaire 1995-1996, c'est à dire il y a 14 ans maintenant. Durant cette période, cette proportion a baissé de 14 points de pourcentage, passant de près de 50% à 35 %, ce qui est considérable. La baisse a été continue, à l'exception des années 2001-2005. Ce que Catherine Rollot propose à ses lecteurs comme un scoop (les bacheliers s'inscrivent moins en fac à cause de la grève) est, en fait, un mouvement de fond, très largement antérieur à cette grève, et à tous les mouvements qui ont pu agiter l'université en 2006 (CPE), 2008 (loi LRU) ou 2009.

Si les bacheliers témoignent d'une désaffection croissante pour l'université, cela ne renvoie nullement aux grèves qu'elle peut connaitre, mais cela a beaucoup à voir avec l'incroyable pauvreté de l'université française, en particulier dans le premier cycle, qui pousse les bachelier à chercher des filières qui leur offrent un encadrement du même type que celui qu'ils connaissent au lycée. Ainsi, la dépense par étudiant à l'université est 25% plus faible qu'au lycée. Elle est 45% plus faible qu'en classe préparatoire, 42% plus faible qu'en BTS, 15% plus faible qu'en IUT. Il en est ainsi pour une raison simple, que le ministère note lui même :

L'écart très important [...] provient en grande partie des différences de taux d’encadrement dans les universités (où une grande partie des cours, particulièrement au niveau de la licence, a lieu en amphithéâtre), et dans les établissements secondaires où sont implantées les classes de STS et de CPGE, qui bénéficient de taux d’encadrement du même ordre que celui des classes secondaires. (Repères et références statistiques 2008, p. 334)

Les étudiants issus de la massification scolaire (+82% d'étudiants entre 1980 et 2000), qui n'ont pas la même capacité d'autonomie, cherchent, au moins pour débuter leurs études universitaires, à s'orienter vers des filières disposant du même type d'encadrement que le lycée et vont, en grande partie pour cette raison, de moins en moins en fac après le bac.

Par contre, ces étudiants retournent souvent à l'université, une fois le premier cycle franchi : un tiers des lauréats d'une licence obtenue en 3 ans par les bacheliers de 2002 étaient d'abord passés par un BTS ou un IUT. Bref, lorsque le taux d'encadrement s'améliore, les étudiants reviennent. Ainsi, si le nombre d'étudiants baisse en premier cycle universitaire depuis 1995, il a augmenté en second et troisième cycle (sauf depuis 2005, où il baisse comme l'ensemble des effectif du supérieur, notamment pour des raisons démographique). Le nombre d'étudiants en doctorat a même augmenté de près d'un tiers depuis 1995 : de fait, l'université continue d'offrir l'essentiel des filières de qualité à ce niveau.
Pour le dire différemment : lorsque l'université a les moyens d'offrir une offre de qualité, elle attire des étudiants. Une grande partie du drame de l'université d'aujourd'hui tient précisément dans l'absence d'efforts financiers qui auraient permis d'adapter les moyens de l'université, et en particulier le taux d'encadrement, aux besoins des nouvelles générations de bacheliers, produits de la massification scolaire. C'est là la cause principale de la désaffection des premiers cycles universitaires : les lycéens connaissent les conditions d'étude souvent indignes qui leur sont offertes en fac. Peut-être qu'un jour Mme Rollot l'apprendra également à ses lecteurs.

NB : dans ce billet, l'université ou la fac désigne l'ensemble des formations offertes par les universités françaises, sans prendre en compte les IUT (filière sélective).
Pour des raisons de continuité dans la série statistique, le découpage en cycles renvoie au découpage antérieur à la réforme LMD : le premier cycle correspond à l'ancien DEUG, le second à la troisième année de licence et à la maîtrise, le troisième au doctorat.

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samedi 4 avril 2009

Le Monde n'est plus ce qu'il était

Il était une fois une fac de dangereux gauchistes. Des durs, des radicaux, tendance Black Block. Au moindre mouvement de grève, cette fac était toujours à la pointe des luttes. Elle était systématiquement bloquée, parfois pendant des semaines.

Mais l'histoire est pleine de ruse, surtout pour les révolutionnaires et les gauchistes : face à tant de chienlit, les familles prirent peur, et même leurs enfants. Plus personne ne souhaitait y étudier, de peur de ne pouvoir précisément le faire, à force de blocus et de grèves votées à main levée dans des amphis manipulés. Les effectifs baissèrent, vertigineusement. A la rentrée 2004, la fac comptait 16 670 étudiants. A la rentrée 2007, ils n'étaient plus que 14 490 -soit une baisse de 13% des effectifs en 3 ans, ou encore un taux de baisse moyen par an de 4,6%. Cela alors même que la principale discipline enseignée dans cette fac voyait ses effectifs nationaux augmenter de 3,3% sur la période.

Le nom de cette fac ? Paris II... la fac la plus conservatrice de France, où l'on enseigne cette matrice de tous les mouvements gauchistes qu'est le droit, et où afficher un peu trop ostensiblement son appartenance à l'extrême gauche pouvait avoir, il y a encore 10 ans, des conséquences de nature physique, suite à la réaction de quelques étudiants du GUD.

A l'ironie près, mon récit édifiant pourrait pourtant se lire dans Le Monde, où les journalistes, ou plutôt certains d'entre eux, semblent méconnaitre les points les plus élémentaires de toute enquête. Un chiffre ne veut rien dire, isolé. Il est impossible de tirer la moindre inférence de l'évolution du nombre d'élèves d'une fac, si l'on ne replace ce nombre dans son contexte, et mieux encore si l'on n'effectue une comparaison systématique, et si possible contrôlée, des variables causales possibles pour savoir de quelle(s) cause(s) il est l'effet.

On peut ainsi affirmer, à travers la comparaison au dessus, que les effectifs de Paris II connaissent une baisse d'une ampleur très grande relativement à ce qui leur est comparable : l'évolution des effectifs des autres facs de droits et de la filière juridique en général. Il y a donc un phénomène spécifique, à expliquer, et pas un artefact produit par une ignorance des règles élémentaires de la méthode. Même si l'hypothèse de la chienlit gauchiste semble être un facteur explicatif peu probable.

Et c'est pourtant à une analyse de ce genre d'artefact à laquelle se livre Catherine Collot, dans un article sur les conséquences de la mobilisation universitaire intitulé "Les facs mobilisées voient leur image se dégrader". En substance, l'article soutient que les facs les plus mobilisées sont victimes de leurs mobilisations, en particulier Montpellier III, Toulouse II et Rennes II, leur image se dégradant jusqu'à provoquer une baisse de leurs effectifs. Ce mécanisme est d'ailleurs illustré par la réaction d'une parent d'élève de la PEEP, fédération dépourvue de toute orientation et de tout agenda politique comme l'on sait au Monde, qui affirme qu'elle n'aurait jamais permis à ses enfants de rejoindre des lieux si mal famés et si peu propices à l'étude.

Ce modèle d'enquête journalistique est fondé sur un fait statistique incontestable... Les effectifs baissent, beaucoup. Selon l'article, Rennes II avait 22 000 étudiants en 2005 (l'année 2004-2005, je suppose) et 16 500 en 2009 (2008-2009, je suppose). Montpellier aurait perdu 7% de ses étudiants en moyenne à chacune des trois dernières rentrées. Toulouse II aurait perdu 5 000 étudiants depuis 6 ans.

Il est impossible de vérifier la véracité de ces chiffres : ni les facs, ni le ministère, ne donnent d'information pour l'année 2008-2009. Par contre, toutes les données sont disponibles pour les années antérieures, soit jusqu'à l'année 2007-2008, sur le site du Ministère de l'éducation nationale.

Et ces données ruinent toute la démonstration de Catherine Collot. Elles font en effet apparaître un fait essentiel que Catherine Collot semble ignorer : les universités françaises voient toutes leurs effectifs baisser. Seules les filières de droit et médecine sont épargnées par le phénomène. Il n'est pas le lieu ici d'analyser les causes de cette baisse. Constatons seulement qu'elle est particulièrement forte en "lettre, langue et sciences humaines", filière qui a vu ses effectifs baisser entre 2004-2005 et 2007-2008 de 13%.

Selon les données du ministère, entre 2004-2005 et 2007-2008, les effectifs de Montpellier III, comme ceux de Toulouse II, ont baissé de 16%. 16%, c'est à dire presque autant que la baisse des effectifs de la filière "lettre, langues, sciences humaines". Or, Montpellier III, tout comme Toulouse II, ne sont spécialisées que dans cette seule filière : l'essentiel de la baisse des effectifs de ces universités est donc explicable par la baisse globale, constatée partout en France, des effectifs de la filière que l'on y étudie. Catherine Collot a donc construit toute sa démonstration sur un pur artefact, fondé sur l'ignorance d'une règle méthodologique élémentaire : avant d'attribuer une cause à un phénomène, il faut s'assurer d'avoir épuisé toutes les autres causes possibles. Surtout lorsqu'il s'agit d'une cause aussi immédiatement évidente que l'évolution nationale des effectifs d'étudiants.

Et l'on est d'autant plus incité à le faire que l'on peut constater, d'une part, qu'une fac comme Paris II a vu ses effectifs baisser selon un rythme proche de celui de Montpellier III et Toulouse II, sans connaître de mobilisation, alors même qu'elle est spécialisée dans des filières dont les effectifs ont augmenté au niveau national (à part AES) et, d'autre part, que des facs presque autant mobilisées que Montpellier III ou Toulouse II, comme celle de Nantes, ont vu leurs effectifs stagner (-2% pour Nantes).

Seule Rennes II semble affectée par une baisse significativement plus forte que la moyenne nationale avec une chute de 19% des effectifs. Mais là encore, il est impossible d'attribuer comme cause à cette baisse les mobilisations qu'a connues la fac sans autre examen que les propos d'un président de fac ou d'un parent d'élève de droite : bien d'autres facteurs peuvent être à l'œuvre, dont certains plus structurants comme l'évolution du nombre de bacheliers dans l'académie de l'université. Avant d'avoir vérifié que ces facteurs ne sont pas explicatifs de la baisse particulière des effectifs de Rennes II, on ne peut rien affirmer. Du moins, si l'on veut donner un sens aux mots de "déontologie journalistique" dont on se gargarise pourtant au Monde.

Cet article est une superbe illustration de l'erreur commune des analyses de débutants et/ou des analyses politiquement orientées : l'utilisation de chiffres de manière illustrative à l'appui d'une thèse qui leur préexiste. On veut affirmer quelque chose, et l'on cherche le chiffre qui va bien. Et pour achever la démonstration, on ne cite que les réactions des acteurs (présidents de fac, membre d'une fédération de parents d'élève de droite, etc.) hostiles au mouvement en court, trop heureux d'abonder dans le sens de la journaliste qui les interroge. Au mépris des règles les plus élémentaires de toute méthode d'enquête et de la déontologie journalistique même.
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lundi 30 mars 2009

Élitisme républicain

La publication du dernier livre de Baudelot et Establet, L'élitisme républicain, que je n'ai pas encore lu, m'a conduit à me replonger dans quelques statistiques que j'avais construites avec la même problématique (mais bien moins de talent) : que peuvent nous apprendre les enquêtes internationales sur le système éducatif français ?

La comparaison permet de faire ressortir, presque immédiatement, que notre système est profondément élitiste et qu'il est inefficace en raison de cet élitisme. Ce constat constitue d'ailleurs, à suivre la quatrième de couverture, le cœur de l'ouvrage du couple le plus célèbre de la sociologie française (après Mauss et Durkheim !) .

Pour introduire à la question, on peut se fonder sur l'enquête PISA, menée à partir de 2000 par l'OCDE, et qui a porté sur tous les membres de l'institution (qui inclut tous les pays développés, plus quelques pays en développement, comme le Mexique). Elle est fondée sur la passation de questionnaires standardisés à des échantillons d'élèves de 15 ans (soit le niveau de la seconde en France). Les questionnaires ont été conçus en concertation avec tous les pays membres, de manière à minimiser les biais de différences culturelles.

Ce graphique, qui porte sur les performances en lecture, en est tiré : sur l'axe vertical, les pays sont classés en fonction du score moyen de leurs élèves ; sur l'axe horizontal, les pays sont classés en fonction de l'écart type de ce score, qui est une mesure des inégalités de performances entre les élèves de chaque pays. Le graphique est fait à l'arrache, les écarts types ne sont pas normalisés, notamment. Mais le portrait général est clair.
Les élèves français (en rouge) ont un niveau très moyen de lecture comparé à la moyenne des autres pays industrialisés : ils sont tout juste à la moyenne OCDE, qui inclut des pays comme le Mexique ou la Turquie. Par contre, les différences de niveau entre élèves sont très élevés : elles sont les plus fortes des grands pays développés après l'Allemagne. On retrouve ce genre de régularités en sciences et en maths, de manière à peine moins nette.

De là, on peut faire quelques observations :

1-Plus un pays a de fortes inégalités de performances scolaires entre élèves, plus le niveau général des élèves est faible. Les hautes performances des meilleurs élèves ne compensent pas les mauvaises performances des moins bons. C'est ce que montre le graphique au dessus, où l'on voit que les pays s'alignent, dans l'ensemble, sur une ligne descendante, où le niveau baisse à mesure que les inégalités augmentent.

2- Dans le cas de la France, ces très fortes inégalités résultent d'un système, conçu il y a un siècle, et qui ne visait qu'à former et à sélectionner une élite, les autres élèves n'y participant pas et étant écartés avant la 6ième, sur une base avant tout sociale (c'était d'ailleurs le message de Baudelot et Establet dans L'école capitaliste en France, il y a quarante ans, où ils faisaient apparaître l'existence d'un double système éducatif en France : le système "secondaire-supérieur", reproduisant la bourgeoisie et le système "primaire-professionnel" dont la finalité était de reproduire la classe ouvrière.)

La massification scolaire, qui a débuté avec les années 1960 (10% des membres d'une génération a alors le bac), a rompu avec cette finalité. Toutefois, la massification n'a pas transformé la logique profonde du système, qui ne sait toujours pas fournir une bonne formation aux élèves moyens et médiocres. Le système reste dual, même s'il a élargi son recrutement. Aujourd'hui, 66% des membres d'une génération a le bac. Mais seuls 33% d'entre eux ont un bac général, un autre tiers a un bac professionnel et techniques, le derniers tiers aucun diplôme ou un diplôme plus faible. Et parmi les bacs généraux, les hiérarchies de niveau sont très puissantes, entre filières et entre lycées. S'il en est ainsi, c'est parce que le système reste finalement organisé autour de la production de hiérarchies rigides et marquées et dont le sommet est occupé par un très petit nombre d'élèves. Il reste dual, en formant bien une petite élite et mal ou médiocrement le reste.

3- Ce système est donc profondément inefficace à une époque où il faut former la masse de la population à des savoirs de plus en plus sophistiqués.

4- Il est, en outre, d'une violence sociale inouïe en ce qu'il est en symbiose (socio)logique avec la tyrannie de la formation initiale, plus puissante en France qu'ailleurs. Une petite élite est tôt sélectionnée, à bac +2, au moment de l'intégration à une grande école. Et il est très difficile à qui n'en a pas fait parti initialement de la rejoindre plus tard.

5- Enfin, ce système construit cette élite sur une base qui demeure sociale. Sa dualité est inséparablement scolaire et sociale. Réciproquement, pour rompre avec les inégalités sociales, il faudrait diminuer d'abord les inégalités scolaires.

Bref l'élitisme républicain est inefficace économiquement et injuste socialement.
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