samedi 30 octobre 2010

De retour des abysses ?

Commentaires libres...

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Données du graphique disponibles ici au format Calc d'Open Office.

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mardi 19 octobre 2010

Beveridge, maintenant ?

Les travaux de Peter Diamond, Dale T. Mortensen et Chris Pissarides, primés cette année par la Banque Centrale de Suède dans son prix en mémoire d'Alfred Nobel, peuvent être conçus comme un approfondissement de la fameuse "courbe de Beveridge", du nom du célèbre lord, inspirateur du Welfare State britannique.

Beveridge met en rapport, dans une courbe, le taux de chômage et le taux d'emplois vacants.

Comme on le voit sur la courbe 1, il présume, assez logiquement, que plus le nombre d'emplois vacants sera important, plus le taux de chômage sera faible. Plus les employeurs ont besoin d'employés, plus ils sont prêts à en embaucher, même si ils ne les satisfont pas pleinement, ce qui a pour effet de faire baisser le chômage. Ainsi, au cours du cycle économique, le taux de chômage fluctue le long de la courbe 1. Plus la conjoncture est favorable, plus le nombre d'emplois vacants s'accroît, et plus le chômage baisse.

Beveridge qualifie de "plein emploi" la situation où nombre de chômeurs est égal au nombre d'emplois vacants, même si le taux de chômage est élevé (point qui correspond à l'intersection de la courbe et de la droite de pente 45°). En effet, si, dans cette situation, il y a des chômeurs cela ne résulte pas d'une situation d'"équilibre de sous emploi", au sens de son contemporain Keynes. Ce n'est pas parce que la demande globale fait défaut qu'il y a du chômage, mais parce que les employeurs ne trouvent pas d'employés qui les satisfassent (et réciproquement). Il s'agit donc d'un problème microéconomique lié au marché du travail. En particulier, cette situation peut résulter du fait que les employeurs peuvent avoir du mal à trouver les employés qu'ils cherchent ou que, réciproquement, les chômeurs peuvent avoir du mal à trouver les emplois qu'ils souhaitent occuper.

Si ces difficultés s'accroissent, on ne fluctue plus alors sur la courbe 1. Au contraire, de la courbe 1, on passe à la courbe 2. Il faut maintenant un nombre d'emplois vacants plus élevé qu'auparavant pour atteindre un même taux de chômage. Le marché du travail fonctionne donc moins bien.

Les travaux de Peter Diamond, Dale T. Mortensen et Chris Pissarides ont consisté, comme beaucoup de travaux en économie "mainstream" depuis les années 1970, à trouver des fondements microéconomiques capables d'expliquer que le marché du travail "fonctionne" plus ou moins bien. Pour ce faire, ils ont fabriqué des modèles où des acteurs rationnels s'efforcent de maximiser leur utilité, en fonction du contexte (et notamment de la présence d'indemnités chômage), dans la découverte d'emplois (pour les chômeurs) ou de travailleurs potentiels (pour les entreprises). On trouve un excellent résumé de ces analyses par Alexandre Delaigue sur le blog d'éconoclaste.

Les principaux fondements de ces analyses sont posés par une série d'articles qui vont, grosso modo, de 1981 à 1993. La date de ces publications n'est pas un hasard. Elles témoignent de l'actualité à l'époque de la courbe de Beveridge.

Avec la récession de la fin des années 1970, le taux de chômage ne fait pas qu'augmenter : la courbe de Beveridge se déplace. Une des raisons de ce déplacement est ce que Blanchard, qui est le coauteur d'un certain nombre des articles de Diamond, appelle l'effet d'hystérèse du chômage. Au fur et à mesure que le chômage augmente et que sa durée s'accroît, les chômeurs se déqualifient, faute d'expérience professionnelle. Ils sont donc moins employables : le taux de chômage ne peut donc plus retrouver son niveau antérieur à la crise. La courbe de Beveridge se déplace ainsi vers la droite du graphique. Il est donc, à l'époque, essentiel de comprendre comment améliorer l'efficacité du marché de l'emploi pour diminuer ce type d'effets. Et c'est ce que proposent les travaux primés par la Banque de Suède cette année.

On ne dispose pas en France de séries statistiques sur le nombre d'emplois vacants. La seule information, bien moins fiable, qui s'en approche est le nombre d'entreprises industrielles qui déclarent des difficultés dans leurs recrutements. On construit donc, à partir de cette variable, des "quasi courbes de Beveridge".

Si l'on croise cette variable et le taux de chômage pour les hommes (principaux concernés par les emplois industriels), voici ce que l'on trouve :
Comme on peut le voir, à la faveur de la récession de 1993, la quasi courbe de Beveridge se déplace vers la droite. On passe de la courbe en bleu à celle en rouge. Entre le début et la fin des années 1990, il y a deux points de taux de chômage en plus pour un nombre équivalent d'entreprises qui déclarent avoir des difficultés de recrutement. Les raisons de ce déplacement sont multiples, mais il me semble que l'effet d'hystérèse joue un rôle essentiel. Les chômeurs se sont déqualifiés au fur et à mesure que la crise dure.

Avec les années 2000, notamment grâce à une modeste "activation" des politiques de l'emploi, la courbe de Beveridge s'est de nouveau déplacé vers la gauche, sans jamais rejoindre toutefois sa position antérieure : la courbe jaune se décale erratiquement et lentement vers la gauche. (Chez les femmes, le déplacement est beaucoup plus marqué, signe de l'amélioration de leur insertion dans le marché du travail : leur quasi courbe est aujourd'hui nettement plus à gauche qu'en 1990).

On voit que la récession qui débute en 2008 a conduit à un déplacement le long de cette nouvelle courbe de Beveridge (la courbe s'arrête au second trimestre 2010 inclus).

Nous n'avons, en effet, pas changé de courbe de Beveridge, avec l'augmentation du taux de chômage : nous n'avons fait que nous déplacer, exceptionnellement rapidement, sur la courbe qui préexistait à la crise. Cette augmentation est le produit d'une économie marquée par une demande insuffisante, et non d'un accroissement du chômage structurel. C'est ce que ne cesse de marteler, pour le cas des Etats-Unis, Paul Krugman sur son blog (voir notamment ce billet).

L'un des enjeux essentiels des politiques économiques dans les prochaines années est en effet clair : il est absolument nécessaire que la courbe ne se déplace plus vers la droite, comme elle l'a fait durant les années 1990. Cela nous condamnerait à revivre le gâchis humain et économique des années 1980 et 1990.

C'est en particulier à cette aune qu'il faut apprécier le potentiel de nuisance des politiques de rigueur dont s'enorgueillissent les hommes politiques européens : en stoppant la reprise, elles menacent de transformer un chômage "keynésien" en un chômage structurel. Et de mettre à bas les minces progrès obtenus dans le fonctionnement du marché du travail en France depuis 15 ans.

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Dans le cadre de l’amélioration du service fourni aux lecteurs de mon blog, je me propose de rendre accessibles les données dont son tirés les graphiques des billets. Pour ce billet, elles sont disponibles ici. Elles sont fournies dans un fichier au format Calc du logiciel libre Open Office, librement téléchargeable ici.

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mardi 12 octobre 2010

Deux enjeux de la réforme des retraites

Au delà des aspects les plus techniques, largement traités ailleurs, ou même ici, j'aimerai revenir sur deux enjeux sous-jacents de la réforme des retraites.

Cette réforme est un échec parce qu'elle n'a pas su prendre en compte la transformation du rapport individuel à la retraite. La retraite a profondément changé de signification : de pension que l'on accorde à celui qui ne peut plus (physiquement) travailler pour lui permettre de ne pas tomber dans l'indigence, elle est devenue un troisième moment dans la vie, vécu comme une libération. Un nombre croissant d'individus aspirent à vivre, encore jeunes et libérés des contraintes du monde professionnel, un moment d'épanouissement. Cette aspiration est forte en France, parce que le monde du travail y est particulièrement difficile à vivre pour les salariés, pour un ensemble de raisons, comme l'ont montré de nombreux travaux, par exemple ceux de Philippon. La volonté de profiter de la vie est ainsi renforcée par le désir de quitter un monde vécu comme oppressant. C'est cela qui rend l'attachement à la retraite à 60 ans si fort.

Face à cela, il y a deux attitudes possibles. Soit l'on considère, à partir d'un a priori normatif implicite, que cette aspiration est illégitime, parce que le travail, ou le PIB/hab dans les comparaisons internationales, sont des vertus en eux-mêmes ; soit l'on pense que les individus doivent être libres de faire ce qu'ils entendent, pour autant qu'ils en assument le coût.
Pour le dire en jargon, qu'on doit laisser les individus libres d'optimiser leur utilité de manière intertemporelle. Si un nombre important d'individus souhaitent partir à 60 ans, que cela leur soit possible : soit en diminuant proportionnellement leur pension, soit en accroissant leurs cotisations.

C'est cette possibilité qu'affecte en particulier le report de l'âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans. En accroissant l'importance du mécanisme non proportionnel de la décote, elle rend plus impossible encore ce type d'optimisation sous contrainte 1.

Autrement dit, cette réforme amplifie l'inadaptation du système à notre société contemporaine : elle ne tient pas compte de cette aspiration à l'individualisation des retraites. C'est cela qui rend un système à point, inspiré du modèle système suédois, si attractif : il laisse, en effet, libre les individus de réaliser, comme ils l'entendent, le type de parcours de vie qu'ils souhaitent, tout en maintenant équilibrés les comptes des caisses de retraite.

Parallèlement à cet enjeu de l'individualisation, se pose, à l'autre extrême du social, un enjeu collectif, qui renvoie à la lutte entre les différents groupes sociaux sur la richesse produite. Le système actuel est, dans son principe, fondé sur une pure répartition horizontale : des actifs payent des cotisations à des anciens actifs, qui reçoivent une pension en fonction de leurs cotisations passées. C'est donc un système corporatif, ne concernant que le monde professionnel, qui ne vise pas à agir sur la répartition "verticale" de la richesse entre les groupes sociaux hiérarchisés de notre société.

L'extrême opacité du système rend difficile une évaluation précise, mais il n'en est, en fait, pas ainsi. Notamment, parce que ce système ne tient pas compte de l’espérance de vie différentielle entre les groupes sociaux. En 2002, à 35 ans, les cadres hommes avaient 47 ans d'espérance de vie, soit 6 ans en plus que les ouvriers ; et 34 ans sans incapacité, soit 10 ans de plus que les ouvriers. Dans la mesure où, qui plus est, les ouvriers sont deux fois plus nombreux que les cadres, cela signifie qu'une partie de la retraite des cadres est financée par les ouvriers.

La réforme actuelle amplifie ce mécanisme. En effet, en relevant l'âge légal de départ à la retraite, elle impose à tous ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans et demi de cotiser plus longtemps que les 41.5 annuités imposées à tous. Une personne qui a commencé à travailler à 14 ans devra ainsi avoir 2 annuités en plus que le minimum requis pour le taux plein : pendant deux ans, il travaillera "pour rien", du moins pas pour lui. Et ces individus sont presque tous des ouvriers, qui ont été apprentis, et qui mourront pourtant 6 ans plus tôt que les cadres.

Ces injustices ont largement été relevées. Elles forment le coeur de la revendication des syndicats. Mais, on a manqué d'en voir le sens profond. Elle signifie que la réforme assure, pour partie, la pérennité du système actuel par une répartition verticale à l'envers, des ouvriers vers les cadres.

Les propositions de réformes de la gauche vont dans l'autre sens. Elles suggèrent toutes, à des degrés divers, d'utiliser de nouveaux prélèvements, qui ne relèvent plus de la logique "corporative" des cotisations. En particulier de taxer les revenus financiers. Ces propositions surestiment l'ampleur des recettes que rendent possibles ces taxes par rapport aux besoins de financement. Toutefois, leur signification est évidente : il s'agit de financer le maintien de l'âge de départ actuel par une redistribution verticale des richesses. C'est-à-dire de changer le principe même du système.

L'enjeu sous-jacent est clair : à mesure que les ressources s'amenuisent au regard des besoins à financer, apparaît des tensions entre les différents groupes sociaux, qui entendent financer la pérennité de leur mode de vie grâce à la richesse produite par les autres.

C'est toute la limite des propositions de la gauche. Pour que le système français soit pérenne, il faut qu'il obtienne l'acceptation de toute la population, en particulier des classes supérieures. Ces classes ont mené, avec succès, dans les pays anglo-saxon des révoltes fiscales face aux prélèvement d'un Etat-providence dont elles jugeaient qu'il ne leur profitait pas. Comme le note Sterdyniak : "Un système financé par les riches qui ne bénéficie qu'aux pauvres est socialement fragile : les classes moyennes, nombreuses, y sont indifférentes et les riches, influents, hostiles. "

En transformant le principe du système, c'est donc le pacte social implicite sur lequel il est assis que menace de briser la gauche.

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1. Le système de décote est particulièrement mal compris. Il fonctionne, comme le note (p.25) Thomas Piketty, à la façon d'une double peine. On calcule, en effet, premièrement un taux de reversion, qui est proportionnel au nombre d’annuités cotisées. Puis, s'il manque des annuités, en plus de la baisse proportionnelle du taux que cela implique, on ajoute une décote de -1.25 points de % au taux de reversion par trimestre manquant, soit 5 points par année. Atteindre 65 ans permet uniquement de supprimer le mécanisme de la décote, pas celui de la proportionnalité dans la reversion.

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mardi 5 octobre 2010

Les retraites : d'un déficit à l'autre

La réforme des retraites a, sans doute, deux finalités politiques.

Prouver à son électorat que Nicolas Sarkozy est capable de prendre les "douloureuses" mesures qui s'imposent pour relever la France de son lent déclin ; envoyer un message aux marchés financiers, dont on suppose qu'ils menacent tout pays négligeant de réduire son déficit budgétaire.

Ces deux raisons en font une mesure de circonstance, adoptée dans l'urgence, sans concertation.

Un petit compte d'apothicaire suffit à comprendre que, pour cette raison, cette réforme risque de déplacer les problèmes, et donc de faire vivre encore le cycle sans fin de la réformes des retraites (on en est à la 5e depuis 15 ans, si mon décompte est correct).

Pour que cette réforme fonctionne, il faut que la pyramide des âges des taux d'emploi se décale de deux ans. Autrement dit, qu'il y ait, en 2018, autant de personnes de 62 ans qui travaillent par rapport aux personnes de 60 ans aujourd'hui, autant de personnes de 63 ans que les 61 ans d'aujourd'hui, etc.

Si ce n'est pas le cas, cette réforme est au choix une manœuvre cynique, ou un échec. En effet, cela reviendrait à réduire le déficit des caisses de retraites en diminuant les pensions : les travailleurs qui auraient pu prendre leur retraite à taux plein aujourd'hui, et qui ne le peuvent plus avec la réforme, verraient leur pension diminuer puisqu'ils seraient au chômage ou en inactivité forcée avant l'âge légal de départ à la retraite (d'où une décote). Il y aurait certes moins de pensions à verser, et donc moins de déficit, mais au prix d'une combinaison variable de : 1) une dégradation du sort des retraités 2) un report du problème du déficit des caisses de retraites à celui de l'UNEDIC, qui s'en inquiète d'ailleurs. Ce qui ne plairait guère aux marchés financiers, qui se moquent de savoir qui génèrent les déficits publics.

Examinons donc ce que cela signifie. Si l'on suit les prédictions de l'INSEE, il y aura approximativement 1,914 millions de personnes âgées de 60 à 62 ans en 2018 (je prend la donnée de 2020).

Le taux d'emploi des 55-59 ans est actuellement de 63%. Appliquons le à nos 60-62 ans de 2018, puisque telle est la condition du succès de la réforme : que la pyramide des taux d'emploi se décale de deux ans. Cela nous fait 1,23 millions d'actifs supplémentaires.

Il faut donc créer 1,23 millions d'emploi en plus d'ici 2018. Il y a actuellement 2, 615 millions de chômeurs en France. Si l'on ne parvient pas à créer ces emplois, cela signifie que le nombre de chômeur augmenterait de près de 50% (sans doute moins, bien sûr, un certain nombre d'entre eux se décourageant et ne s'inscrivant plus au Pôle Emploi).

Ce premier calcul d'apothicaire nous donne une mesure du défi, et permet d'expliquer les craintes de l'UNEDIC.

On peut préciser ce défi. Il y a 1, 23 millions d'emplois à créer environ, auxquels on peut ajouter approximativement 400 000 emplois pour retrouver un taux de chômage de 8% et stabiliser plus ou moins les caisses de l'UNEDIC. Cela fait 1,6 millions d'emplois, soit environ 6 % de plus qu'actuellement.

Si on prend le scénario le plus pessimiste du COR sur l'évolution de la productivité par tête du travail (+ 1,5 % par an), cela signifie qu'il faut que l'économie française ait un taux de croissance de 2,1 % chaque année en moyenne dans les 7 années qui nous séparent de début 2018. Si le scénario le plus optimiste du COR se confirme (+1,8% de hausse de la productivité du travail), il faudra 2,6% de croissance.

Or, la crise, qui a poussé à agir dans l'urgence, rend ce type de croissance totalement illusoire : à la crise va succéder probablement des années de croissance faible. En janvier 2010, l'OFCE établissait trois scénarios de croissance entre 2011 et 2018. Le noir anticipe 1,3% de croissance annuelle. Le rose, 2,1%.

Tout ceci est totalement approximatif, bien sûr. Mais cela donne une idée des ordres de grandeur auxquels nous allons faire face.

Une chose apparaît alors clairement : Nicolas Sarkozy va devoir vraiment aller chercher la croissance avec ses dents, très longues, il est vrai.

A défaut, bien sûr, d'avoir négocié une réforme avec le MEDEF pour imposer que les entreprises changent leurs stratégies d'embauche des plus âgés, qui rendent, actuellement, encore plus illusoires ces créations d'emplois de seniors. Et un étalement de la mise en oeuvre de la réforme réaliste, étant donné la capacité actuelle de l'économie à créer des emplois. C'est d'ailleurs ce qu'ont fait tous les pays ayant adopté des réformes de ce type, et cela avant même la crise, comme le rappelle le COR (p.5).

On a le courage politique que l'on peut, il est vrai.


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dimanche 2 mai 2010

Deux millénaires de croissance mondiale : pour saluer Angus Maddison

Lundi dernier, Angus Maddison est mort à Neuilly à 83 ans. On pourra lire ici un beau portrait de son parcours.
Maddison est avant tout l'auteur d'une incroyable base statistique, indispensable à la compréhension du monde moderne. Un certain nombre des notes de ce blog se sont appuyées sur cette base statistique, qui ne cesse pas de m'inspirer. Il m'a donc semblé indispensable de lui rendre hommage.

Sa réflexion proprement théorique n'a pas été négligeable, notamment parce qu'il a été l'un des premiers à souligner la nécessité de tenir compte, à côté des facteurs immédiats de la croissance, de facteurs plus profonds, en particulier les institutions -ce qui est aujourd'hui devenu une évidence pour la plupart des économistes.
Mais c'est sa passion pour la quantification, sa "chiffrophilie", pour user de son expression, qui a fait de lui un des économistes ayant le plus influencé la réflexion sur la croissance économique. Cette passion quantitative l'a, en effet, conduit à créer, à partir de la fin des années 1970, des estimations quantitatives de la production économique de plus en plus étendues temporellement et géographiquement, jusqu'à couvrir le monde entier depuis l'an 1 !
L'essentiel de ces travaux se retrouve dans sa publication de 2004, The World Economy: Historical Statistics. (Une partie de la base de donnée sur lequel se fonde cette publication, ainsi qu'une liste de ses publications les plus significatives sont disponibles sur sa page à l'Université de Groningen, où il a été longtemps professeur.)
Par la seule force de leur évidence factuelle, un certain nombre des données de Maddison ont transformé le regard que l'on portait sur la révolution industrielle et sur la place respective de l'Occident et de l'Asie (notamment de la Chine) dans la production économique mondiale.

Je voudrais, à titre d'hommage, en mettre en valeur quelques unes, parmi les plus remarquables.
Premièrement, les données de Maddison ont mise en évidence l'incroyable stabilité de la richesse par habitant, avant la révolution industrielle. L'agitation de l'histoire politique semble, de ce point de vue, comme une écume, flottant au-dessus d'une structure économique immuable. Dans le monde d'avant la révolution industrielle, le fils vit comme le père, c'est-à-dire aussi pauvrement, de générations en générations. C'est le monde malthusien dont G. Clark a depuis étudié les mécanismes dans un livre remarqué.


La révolution industrielle est donc bien une des ruptures les plus fondamentales dans l'histoire humaine. Elle nous a transporté dans un monde de la croissance permanente, où le fils est toujours plus riche que le père, au fil d'une accélération vertigineuse à partir de la deuxième moitié du XXe siècle.

La croissance économique est donc un phénomène fondamentalement récent à l'échelle de l'histoire humaine. Mais c'est également un phénomène qui a bouleversé l'équilibre des forces entre les continents, les pays, et les aires culturelles. C'est le second phénomène particulièrement remarquable qu'a fait apparaître le travail de Maddison.

La révolution industrielle est, en effet, fille de l'Europe, et elle a tardé à se diffuser ailleurs dans le monde, transformant ainsi les équilibres millénaires.

L'Asie (qui comprend ici le Moyen Orient) a, jusqu'à la révolution industrielle, très largement dominé la production économique mondiale. Elle en représentait en l'an 1000 près de 70% (60% sans le Moyen Orient). En 1950, elle en constitue moins de 20% !

Il en est ainsi parce que la croissance a d'abord été un phénomène occidental, que les autres parties du monde n'ont imité qu'avec retard, et avec un succès longtemps moins grand.

La révolution industrielle a donc amené avec elle une transformation radicale de l'équilibre entre les continents : elle a fait du monde un monde occidental, alors que l'humanité avait été jusque là largement dominée par l'Asie.
Ce renversement du monde est particulièrement perceptible si l'on rassemble toutes les composantes du monde occidental. De marginal en l'an 1000 (14%), il représente au sortir de la seconde guerre mondiale 70% de la production économique mondiale. Le monde est alors occidental. Depuis a débuté un déclin relatif de l'Occident. Il est antérieur pour l'Europe qui représente en 1900 la moitié de la production mondiale, mais dont la position relative diminue ensuite, en raison de la montée en puissance des Etats-Unis 1.

Le constat du caractère marginal de l'Occident jusqu'à très tard dans l'histoire humaine, et de l'importance de l'Asie, a participé au renouveau de l'historiographie de la Révolution industrielle : il a poussé à critiquer toutes les analyses qui s'efforcent de trouver des causes profondes, enracinées dans le coeur même de sa civilisation, au succès de l'Occident 2. Aussi difficile que cela soit à accepter pour notre ethnocentrisme spontané, la civilisation occidentale a longtemps été seconde dans l'histoire du monde économique, sans caractère spécial.

Cela conduit à un troisième enseignement que Maddison tire de ses données. La phase de l'histoire économique qui débute vers 1500 est, contrairement à ce que l'on pense spontanément en Occident, une parenthèse dans l'histoire du monde. Les équilibres qu'elle a produits ne peuvent être que transitoires : l'Asie, et particulièrement la Chine, est amenée à retrouver la place qui a été historiquement la sienne.

La formidable croissance actuelle de la Chine et de l'Inde ne devrait donc pas nous surprendre : elle ne représente que le retour des équilibres millénaires entre les populations humaines. Et elle est encore loin d'être achevée. Le recul de la Chine et de l'Inde sur la scène mondial était seul étonnant. Le monde n'aura été que temporairement, et exceptionnellement, occidental.


En effet, alors qu'elles restent dominantes aussi tard que le début du XIXe siècle (ce qu'avait déjà montré les travaux pionniers de Paul Bairoch), la Chine et l'Inde s'effondrent à partir de cette date. De plus de la moitié de la production mondiale en 1800, elles n'en représentent plus, en 1900, qu'approximativement 5%. Il faut attendre les années 1970 pour que le rattrapage de leur position historique intervienne.

Le rattrapage est particulièrement rapide pour la Chine. Pourtant, malgré l'inquiétude que suscite sa puissance retrouvée, elle n'a aujourd'hui recouvré que la moitié de sa position relative passée. Pour Maddison, ce n'est qu'aux environs de 2030 que ce rééquilibrage s'achèvera tout à fait. C'est dire l'ampleur de la transformation des équilibres de puissance qui sont encore devant nous.

La force du rattrapage de la Chine se comprend mieux, en effet, au regard de l'extraordinaire recul qui a longtemps été le sien, et que Maddison a quantifié.

En 1900, la Chine a pratiquement disparu de la scène mondiale : elle compte pour moins de 1% de la production mondiale, après en avoir représenté près du tiers. En 1950, elle possède le triste privilège d'être le seul pays au monde où, un siècle après la Révolution industrielle, le revenu par habitant est inférieur à son niveau de 1500. Ce n'est que depuis la mort de Mao que la Chine est rentrée dans le monde de la croissance du revenu par tête, près de deux siècle après l'Occident. C'est dire l'ampleur du rattrapage qu'il lui restait alors à accomplir, et qui est encore loin d'être achevé.



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1. On voit, par ailleurs, que la montée en puissance de l'Occident est antérieure à la révolution industrielle : un des aspects importants du travail de Maddison est d'avoir participé au renouveau de l'historiographie de la Révolution industrielle, en soulignant que la dynamique de croissance qui y a conduit possède une temporalité longue, qui débute par des transformations structurelles profondes dès la fin du Moyen Age occidental. Aussi brutale que soit la révolution industrielle, elle n'est pas la rupture radicale que l'on a longtemps cru.

2. Voir par exemple, en France, la publication récente du livre de Philippe Norel, L'histoire économique globale, Seuil, 2009. Pour moi, le débat reste, en fait, largement ouvert, surtout par rapport aux thèses les plus extrémistes qui font de la Révolution industrielle un quasi accident. Quelque chose de la thèse de Weber me semble, en particulier, résister.

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jeudi 29 avril 2010

Greek run

Nous voilà dans l'avant dernier acte d'une tragi-comédie grecque : celle où l'action s'accélère vers une fin que l'on pressent tragique.

Jusqu'à présent, la seule question qui se posait lorsque l'on était un investisseur était de l'ordre des asymétries d'information : les Grecs étaient-ils sérieux à propos de leur programme de réduction des dépenses publiques ? La dissimulation de la réalité du déficit budgétaire (dont la révélation est à l'origine lointaine de la crise de défiance actuelle) se poursuivait-elle ? Et, surtout, de quelle nature allait-être l'aide de l'Europe ?

C'était une crise simplement gérable. Il suffisait que les Allemands affirment vouloir aider les Grecs, que le FMI fasse preuve de l'interventionnisme qu'on lui connait, dise la vérité sur le déficit budgétaire et garantisse l'engagement du gouvernement grec dans la réduction des dépenses, et ces asymétries pouvaient être réduites. Une récente étude montre même qu'il était du domaine du possible de parvenir à l'ajustement budgétaire nécessaire.

Mais faute d'agir, faute surtout que l'Allemagne dise enfin ce que tout le monde attendait d'elle, nous sommes rentrés dans une toute autre réalité : dans un monde post-keynésien de l'incertitude radicale, où il ne s'agit plus d'accroître la transparence de l'information, parce qu'il n'y a plus d'information préalable, objective, qui resterait à révéler. Nous sommes dans une situation spéculaire, où le regard que chaque investisseur porte sur le regard des autres investisseurs est créateur d'une dynamique chaotique, radicalement imprévisible, et qui menace de prendre la forme d'une crise auto-réalisatrice d'une ampleur considérable.

De ce point de vue, la situation se rapproche de la situation que l'on a vécu à la suite de la chute de Lehman Brother, où la liquidité s'est asséchée sur le marché interbancaire, menaçant de faillite un grand nombre de banques. En effet, à la façon d'une banque, qui est toujours courte et a toujours besoin de liquidités à court terme, tous les États ont, mensuellement, besoin d'émettre des dettes, même si leur endettement reste stable. Les États, en effet, font tous de la « cavalerie » (« roll over ») sur leur dette. En permanence, des obligations passées arrivent à échéance, et l'État doit pour les payer vendre de nouvelles obligations (sauf s'il est engagé dans une politique drastique de réduction de son endettement, ce qu'aucun État ne peut faire dans le cas d'une récession comme la nôtre). Il peut agir ainsi parce qu'il est éternel, et chaque investisseur sait par conséquent que cette cavalerie ne cessera pas, qu'il sera donc payé un jour, même si c'est avec une dette nouvelle, souscrite par un nouvel investisseur.

La situation des États est donc, en fait, financièrement fragile, et d'autant plus que leur dette a une maturité courte. Si les investisseurs cessent de croire à la permanence de ce jeu de cavalerie, un État fait immédiatement faillite.

Pour la Grèce, la situation est pire : l'État grec a besoin non seulement de nouvelles obligations pour payer les obligations passées arrivées à maturité, mais en plus de nouvelles obligations pour financer un déficit gigantesque, au regard des ressources dont il dispose, puisque supérieur à 10% de la production économique du pays. Autrement dit, son endettement s'accroit si rapidement que les investisseurs se demandent s'il sera solvable dans l'avenir.

Toutefois la question de la solvabilité grecque est une question qui se pose à l'échelle de plusieurs années (4/5 ans), le temps que la dérive de l'endettement le rende réellement insolvable. Les questions que se posaient les investisseurs jusqu'à présent avaient cet horizon temporel : ils se demandaient si cette dérive budgétaire serait contrôlée dans les années futures et si l'État grec serait donc solvable à terme.

Mais ce n'est plus le cas désormais : les investisseurs se demandent maintenant si l'État grec est encore liquide, c'est à dire s'il y a encore d'autres investisseurs pour entretenir le jeu de cavalerie de l'endettement de l'État grec. Car si plus aucun investisseurs n'acceptent de prêter de l'argent à l'État grec ne serait-ce que le mois prochain, celui-ci fait faillite, même s'il s'avère qu'en fait, en lui laissant le temps, il aurait pu effectivement être solvable sur le moyen terme.

Autrement dit, la seule question que se posent les investisseurs est de savoir ce que vont faire les autres investisseurs, dans un jeu d'anticipations spéculaires et croisées. Ce genre de jeu est auto-réalisateur : il suffit que les investisseurs prennent collectivement peur dans l'action des autres investisseurs pour que cette peur se réalise, et que l'État grec fasse faillite. Et un rien, comme le changement de la note d'une agence d'évaluation, plus que jamais performative, suffit à emporter la formation de ces anticipations croisées.

Les banques sont soumises à ce genre de problème : c'est ce que l'on appelle un run, situation qui intervient lorsque les déposants créent la faillite qu'ils redoutent en retirant tous ensemble leurs fonds à la banque. C'est pour cela que l'on a créé les banques centrales, qui garantissent aux déposants qu'ils seront payés quoiqu'il arrive. Cette garantie maintient à bon compte la croyance sur laquelle est bâti le système financier. Lorsque la Fed n'a pas assuré ce rôle à l'égard de Lehman Brother en octobre 2008, la croyance a cessé d'exister, et le système financier avec elle.

Ce que l'on demandait à l'Allemagne (la France ayant accepté de le faire) n'était rien d'autre que cela : de jouer ce rôle de Banque centrale, de perpétuer la croyance dans la capacité de l'État grec de rester liquide, tout en le contraignant à devenir solvable à moyen terme.

Elle ne l'a pas fait. Et l'on ne sait très bien jusqu'où la rupture de la croyance peut aller : il n'y a pas vraiment de limite aux anticipations auto-réalisatrices en situation d'incertitude radicale.

Et c'est là le paradoxe que risque de découvrir l'Allemagne : il ne coûte pas très cher de perpétuer la croyance dans la pérennité du système financier quand celle-ci fait l'objet de quelques doutes. Mais si l'on tarde, le coût peut devenir infini. Quelques milliards de prêts à la Grèce aux taux de marché dont bénéficie l'Allemagne auraient suffit, il y a un mois et demi. Il est désormais de plus en plus probable que ce soit la totalité de la dette grecque que les autres États de la zone euro devront financer dans les années à venir (une 100aines de milliards), plus aucun investisseur n'osant encore le faire, ou seulement à des taux usuraires. Et si la défiance grandit, et s'étend à d'autres États de la zone euro, le coût sera tout simplement infinançable par les États les plus financièrement solides. Pourtant nous devrons tous le payer, au prix d'une explosion des dettes obligataires publiques et de la zone euro. Même l'Allemagne.

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lundi 19 avril 2010

Les ebooks, les DRM et moi

Il n'y a pas de détermination mécanique entre innovation technologique et processus économique de production : les innovations deviennent ce que les acteurs en font économiquement. La façon dont les acteurs économiques se saisissent des innovations est au moins aussi importante que les potentialités technologiques inscrites dans celles-ci. Il n'y a pas de déterminisme technologique mécanique.

C'est du moins ce que je me disais alors que les éditeurs français avait fait de moi un délinquant, capable de supprimer un DRM d'un livre électronique.

Depuis 2 mois, je suis l'heureux propriétaire d'un Kindle d'Amazon. L'offre de livres est gigantesque, la livraison instantanée et les livres n'ont plus aucune poids, si ce n'est celui (très faible) de la machine. Idéal dès que l'on est mobile, par conséquent, ou que l'on veut lire des livres en anglais sans avoir à attendre 10 jours d'être livré.

J'ai certes dû mentir et me découvrir une résidence américaine : il existe des restrictions à l'exportation de certains livres électroniques (exemple : le dernier Stiglitz ou Delong). Pour les obtenir, il faut vivre aux Etats-Unis.

Mais cela n'est pas grand chose face au désert de désolation du paysage éditorial français. L'offre légale de livres récents est quasi inexistante. Pire, les éditeurs n'ont pas su s'entendre : il existe ainsi deux sites principaux. Premièrement, epagine.fr, qui regroupe notamment Gallimard et le Seuil, dans un modèle économique bizarroïde où l'on achète à diverses librairies en France, que l'on peut choisir, et non directement à l'éditeur. Il y a, également, Fnac livre électronique, où l'on trouve notamment Albin Michel.

Cette offre a quatre caractéristiques :

1) elle est dispersée, ce qui implique une recherche pour savoir où trouver le livre que l'on cherche.

2) elle est très faible : quelques milliers de livres au total. Aucun fond, presque exclusivement une sélection de nouveautés.

3) elle est coûteuse : la Fnac vend quasiment au prix du papier (ex : le dernier Cohen/Askenazy coûte 22.5 euros contre 23.75 euros sous forme papier), ce qui n'a aucun sens puisqu'un des avantages de l'édition électronique est de réaliser d'importantes économies de coût (frais d'impression réduit à la mise en forme, pas de magasin, pas de stock, etc.).

4) elle est sous deux formats : ebook et pdf (pour certains livres, on peut avoir le choix entre les deux), protégée par un DRM, qui restreint les supports de lecture : les liseuses qui acceptent ces formats et le logiciel Adobe pour une lecture sur ordinateur.

C'est cette dernière caractéristique qui m'a transformé en délinquant : mon Kindle d'Amazon ne peut pas lire ces formats. Les éditeurs français ont, en effet, une peur extrême du grand méchant américain. Ils ne lui permettent pas de vendre le moindre de leurs livres, et ils vendent les quelques leurs sous un format non compatible avec la liseuse d'Amazon.

Et c'est ainsi que j'ai découvert comment l'on pouvait faire sauter la protection, pour pouvoir lire les livres que j'avais légalement achetés sur mon Kindle. Et que je lis surtout des livres en anglais, ou des livres non couvert par les droits d'auteur.

Ce qu'il y a de fascinant, c'est de voir à quel point les éditeurs français sont en train de reproduire point par point les causes qui ont fait d'une innovation possiblement porteuse de croissance l'origine d'une destruction créatrice majeure dans l'industrie de la musique.

Si le téléchargement illégal s'est développé, c'est en effet :

1) parce que l'offre légale était difficile à trouver et limitée -en tout cas plus limitée et plus difficile d'accès que l'offre non légale.

2) vendue à un prix sans aucun rapport avec son coût véritable, presque aussi cher que l'offre matérielle traditionnelle, sans en offrir le contenu (belle pochette, etc.)

3) avec des protections de type DRM limitant l'usage des produits légalement achetés, rendant l'offre non légale attractive, puisque ne possédant pas ce genre de limitation.

Pire, on sent que les acteurs traditionnels français se sont lancés dans une stratégie désespérée de recherche de rente légale : ils entendent, tout comme les éditeurs de musique, obtenir une protection légale par l'Etat leur permettant d'annuler l'essentiel des transformations qu'imposerait l'innovation technologique. Il semblerait notamment qu'ils tentent d'obtenir la création d'un prix unique du livre électronique, fixé à un niveau proche de celui du format papier.

Ce qu'il y a d'inquiétant est que l'Etat est à leur écoute : plutôt que de favoriser le consommateur (en imposant un format unique, par exemple), et de réfléchir à des aides qui permettrait de financer la reconversion des acteurs que l'innovation rend obsolète, l'Etat français semble croire lui aussi que quelques lois permettront de nier l'innovation technologique. Ce qui est une erreur : les innovations deviennent ce que les acteurs en font, mais elles n'ont jamais cessé d'exister du jour où l'Etat a déclaré qu'elles ne le devaient pas.

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