lundi 30 mars 2009

Élitisme républicain

La publication du dernier livre de Baudelot et Establet, L'élitisme républicain, que je n'ai pas encore lu, m'a conduit à me replonger dans quelques statistiques que j'avais construites avec la même problématique (mais bien moins de talent) : que peuvent nous apprendre les enquêtes internationales sur le système éducatif français ?

La comparaison permet de faire ressortir, presque immédiatement, que notre système est profondément élitiste et qu'il est inefficace en raison de cet élitisme. Ce constat constitue d'ailleurs, à suivre la quatrième de couverture, le cœur de l'ouvrage du couple le plus célèbre de la sociologie française (après Mauss et Durkheim !) .

Pour introduire à la question, on peut se fonder sur l'enquête PISA, menée à partir de 2000 par l'OCDE, et qui a porté sur tous les membres de l'institution (qui inclut tous les pays développés, plus quelques pays en développement, comme le Mexique). Elle est fondée sur la passation de questionnaires standardisés à des échantillons d'élèves de 15 ans (soit le niveau de la seconde en France). Les questionnaires ont été conçus en concertation avec tous les pays membres, de manière à minimiser les biais de différences culturelles.

Ce graphique, qui porte sur les performances en lecture, en est tiré : sur l'axe vertical, les pays sont classés en fonction du score moyen de leurs élèves ; sur l'axe horizontal, les pays sont classés en fonction de l'écart type de ce score, qui est une mesure des inégalités de performances entre les élèves de chaque pays. Le graphique est fait à l'arrache, les écarts types ne sont pas normalisés, notamment. Mais le portrait général est clair.
Les élèves français (en rouge) ont un niveau très moyen de lecture comparé à la moyenne des autres pays industrialisés : ils sont tout juste à la moyenne OCDE, qui inclut des pays comme le Mexique ou la Turquie. Par contre, les différences de niveau entre élèves sont très élevés : elles sont les plus fortes des grands pays développés après l'Allemagne. On retrouve ce genre de régularités en sciences et en maths, de manière à peine moins nette.

De là, on peut faire quelques observations :

1-Plus un pays a de fortes inégalités de performances scolaires entre élèves, plus le niveau général des élèves est faible. Les hautes performances des meilleurs élèves ne compensent pas les mauvaises performances des moins bons. C'est ce que montre le graphique au dessus, où l'on voit que les pays s'alignent, dans l'ensemble, sur une ligne descendante, où le niveau baisse à mesure que les inégalités augmentent.

2- Dans le cas de la France, ces très fortes inégalités résultent d'un système, conçu il y a un siècle, et qui ne visait qu'à former et à sélectionner une élite, les autres élèves n'y participant pas et étant écartés avant la 6ième, sur une base avant tout sociale (c'était d'ailleurs le message de Baudelot et Establet dans L'école capitaliste en France, il y a quarante ans, où ils faisaient apparaître l'existence d'un double système éducatif en France : le système "secondaire-supérieur", reproduisant la bourgeoisie et le système "primaire-professionnel" dont la finalité était de reproduire la classe ouvrière.)

La massification scolaire, qui a débuté avec les années 1960 (10% des membres d'une génération a alors le bac), a rompu avec cette finalité. Toutefois, la massification n'a pas transformé la logique profonde du système, qui ne sait toujours pas fournir une bonne formation aux élèves moyens et médiocres. Le système reste dual, même s'il a élargi son recrutement. Aujourd'hui, 66% des membres d'une génération a le bac. Mais seuls 33% d'entre eux ont un bac général, un autre tiers a un bac professionnel et techniques, le derniers tiers aucun diplôme ou un diplôme plus faible. Et parmi les bacs généraux, les hiérarchies de niveau sont très puissantes, entre filières et entre lycées. S'il en est ainsi, c'est parce que le système reste finalement organisé autour de la production de hiérarchies rigides et marquées et dont le sommet est occupé par un très petit nombre d'élèves. Il reste dual, en formant bien une petite élite et mal ou médiocrement le reste.

3- Ce système est donc profondément inefficace à une époque où il faut former la masse de la population à des savoirs de plus en plus sophistiqués.

4- Il est, en outre, d'une violence sociale inouïe en ce qu'il est en symbiose (socio)logique avec la tyrannie de la formation initiale, plus puissante en France qu'ailleurs. Une petite élite est tôt sélectionnée, à bac +2, au moment de l'intégration à une grande école. Et il est très difficile à qui n'en a pas fait parti initialement de la rejoindre plus tard.

5- Enfin, ce système construit cette élite sur une base qui demeure sociale. Sa dualité est inséparablement scolaire et sociale. Réciproquement, pour rompre avec les inégalités sociales, il faudrait diminuer d'abord les inégalités scolaires.

Bref l'élitisme républicain est inefficace économiquement et injuste socialement.

4 commentaires:

  1. Merci. Que ferais-je sans tes relectures ?

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  2. Je suis ravi de découvrir que tu as ouvert ce blog.

    Peut-on vraiment s'appuyer sur les résultats des enquêtes du programme PISA ?

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  3. Je crois que oui, même si je n'ai pas vraiment d'argument pour. Dans tous les cas, ce n'est qu'un indicateur, mais qui montre des choses que l'on peut constater par ailleurs.

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