mercredi 11 novembre 2009

La microéconomie élémentaire du tabac

En 1975, la France atteint son sommet historique dans la consommation de tabac : 7 grammes par adulte et par jour, soit plus d'un demi paquet de cigarettes. Une grande majorité des hommes fument, et ils fument partout et tout le temps.

Depuis, la consommation a baissé de 60% -essentiellement chez les hommes.
A quoi cela est-il dû ? Avant tout à la microéconomie élémentaire du tabac : plus son prix s'élève, moins forte est sa consommation (et réciproquement) -du moins à partir de la hausse du prix décidée par les pouvoirs publics au début des années 1990. Le tabac provoquant une des dépendances les plus fortes parmi toutes les drogues (seule l'héroïne en crée une significativement plus élevée), on peut même s'étonner de l'existence de la relation. Mais la microéconomie vaut même pour les junkies.

La baisse de la consommation précède néanmoins l'augmentation du prix : entre 1975 et 1985, la consommation diminue faiblement (10%) sans que le prix relatif ne change, ce qui nous rappelle qu'il y a d'autres  facteurs à l'œuvre.  Toutefois, les hausses décidées par les pouvoirs publics à partir de la fin des années 1980 vont provoquer une baisse de la consommation, selon une relation linéaire, digne d'un schéma de microéconomie de 1ère année.


Au final, entre 1985 et 2008, une hausse de 200% du prix du tabac aura induit une diminution de moitié de la consommation. Ce qui est loin d'être négligeable pour une drogue à forte dépendance comme le tabac. Qui plus est, l'élasticité prix augmente : la hausse des prix a un effet aujourd'hui beaucoup plus fort qu'il y a 30 ans. En 2007, une hausse de 1% du prix provoquait même une baisse de la consommation de 2% !

Du moins, en apparence : car si l'on regarde en détail ce qui s'est passé depuis 2004, on voit se produire des choses étranges.

Entre 2003 et 2004, les pouvoirs publics ont décidé de l'augmentation la plus forte jamais réalisée du prix du tabac : 22%.  Cette hausse a complètement transformé le lien entre prix et consommation les années suivantes. Entre 2004 et 2006, la consommation baisse, alors que le prix baisse lui aussi. Puis, entre 2006 et 2008, on voit réapparaître une relation linéaire entre prix et consommation, mais située plus bas que la précédente et avec une "pente" moins élevée : pour tout niveau de prix, la consommation est plus faible et toute augmentation du prix provoque une baisse plus importante de la consommation qu'avant 2004.

Que s'est-il passé ? La réponse est assez évidente : ces chiffres de consommation (dus à l'INSEE) sont faux. Cette baisse est une illusion statistique due, en partie, à l'usage de plus en plus généralisé de tabac importé illégalement en France. Selon une étude douteuse due à un producteur, 1 cigarette sur 4 serait maintenant achetée à l'étranger. Si l'élasticité prix est aussi élevée, c'est tout simplement parce qu'une hausse des prix provoque maintenant à la fois une baisse de la consommation mais surtout un accroissement des importations illégales.

Mais je suppose qu'il s'agit d'un autre enseignement de la microéconomie élémentaire : le coût du tabac est aujourd'hui si élevé que toute hausse rend plus rentable encore l'importation de cigarettes illégales, malgré des coûts de transaction prohibitifs1.



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1. Qui plus est, on a vu se créer un double marché de la nicotine : à côté du marché de la cigarette est apparu un nouveau marché, celui de la nicotine "pure" sous la forme de "nicorettes" et autres substituts. Leur efficacité comme aide à l'arrêt semble très relative : on assiste à des consommations durables de ce genre de produits, parallèlement parfois à la cigarette. A tel point que Reynolds envisage d'acheter un des leaders du secteur. C'est, de fait, un marché dont la croissance est inversement proportionnelle à celui des cigarettiers. Et on peut parier que la dernière hausse va le relancer.

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jeudi 5 novembre 2009

La chute du Mur de Berlin, en un graphique et un lien

Le graphique :



Le lien.
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mardi 20 octobre 2009

Pendant la crise, les bonus continuent

Alors que les économies occidentales traversent leur plus grave récession depuis 70 ans et que les États s'endettent à coup de milliards d'euro pour assurer la reprise, le secteur bancaire, qui est à l'origine de ce désastre, est redevenu en partie profitable.

Plus étonnant encore, les bonus que les banques versent à leurs salariés les mieux payés, travaillant généralement dans les activités à risque à l'origine de la crise, sont en passe de dépasser les niveaux pourtant records de 2007 : ils seront d'approximativement 140 milliard de dollars aux États-Unis.

La crise économique n'a donc rien changé à une tendance de fond : l'explosion des rémunérations dans le secteur financier, en partie grâce à ces bonus.

Une étude a montré que cette tendance était un produit de la libéralisation financière, et ne pouvait pas être entièrement expliquée par une modification des caractéristiques objectives des travailleurs dans le secteur financier, en particulier par l'augmentation de leur qualification relative. Une partie non négligeable (de 30 à 50%) de cette explosion correspond donc à une rente pure, que perçoivent ces salariés sur le reste de l'économie.

Mais les bonus cette année se produisent dans des conditions telles qu'ils en choquent jusqu'à The Economist : même les banques qui perdent de l'argent les payent. Le secteur bancaire américain est, en effet, loin d'être sorti de la crise : de nombreux acteurs majeurs du secteur sont toujours déficitaires. En particulier, 4 des 10 banques d'affaire de Wall Street ayant distribué les bonus les plus importants ne seront pas rentables cette année, dont notamment Citigroup et Bank of America.

Et c'est cela qui choque The Economist : alors que les actionnaires perdent de l'argent, les salariés les mieux payés perçoivent des bonus, censés récompenser leur performance. Autrement dit, quoiqu'il advienne, qu'il n'y ait ou non performance, les bonus sont là.

Tout se passe donc comme si le capitalisme marchait sur sa tête : les actionnaires perdent de l'argent, notamment parce que leur entreprise paye des bonus considérables à des salariés totalement non performants. Et c'est bien ce que The Economist trouve insupportable, posant la bonne question : pourquoi les actionnaires ne disent rien ?

Cette situation folle, où les actionnaires se dépouillent pour garantir le train de vie des traders, plaide en faveur des réponses "sociologiques" à cette question. Dans ce type d'explications, dont Olivier Godechot donne la version la plus sophistiquée, on assiste tout simplement à un "hold-up". Les traders s'approprient les actifs de leur banque (modèles mathématiques, équipes de collaborateurs, etc.) et sont capables de créer un rapport de force favorable en menaçant de la quitter avec ces actifs.

Cela nous rappelle que la question des inégalités économiques ne se posent plus exclusivement, voire même principalement, en termes de partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail, mais bien au sein même du travail. Ici, les inégalités économiques considérables qui se créent opposent en effet les salariés entre eux : les salariés à très hautes rémunérations et les autres, qui ne peuvent opérer ce genre de "hold up".

Cela nous ramène surtout à une évidence : rien de fondamental n'a été changé dans le monde des activités financières. Il faut en effet être naïf pour croire que l'on peut arrêter un "hold-up" avec des codes de bonnes conduites et autres proclamations solennelles. En économie, l'éthique n'existe que lorsqu'elle s'incarne dans des structures d'incitation, qui font ici toujours totalement défaut.


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mercredi 14 octobre 2009

Quelques réflexions sociologiques sur le "Prix Nobel" d'Economie

Le "Prix Nobel" d'économie est, cette année, un excellent cru. Il récompense l'école institutionnaliste qui fut dominante aux États-Unis avant guerre, et qui a retrouvé, à partir des années 1980, un dynamisme, notamment grâce aux travaux de Williamson. Les idées de Williamson, qui sont un développement de celles de Coase, sont du genre de celles qui sont tout à la fois simples, évidentes une fois que quelqu'un les a émises, mais qui permettent de mieux penser une part importante du réel.

Elles ont permis à l'économie d'ouvrir véritablement la "boite noire" de l'entreprise, en donnant une réponse à la question suivante : pourquoi y-a-t-il des entreprises si le marché est un lieu de coordination optimal ? La réponse est qu'avoir recours au marché est parfois plus coûteux que de produire au sein d'une organisation hiérarchique : c'est la conséquence des "coûts de transaction" qu'implique le recours à un contrat avec un autre acteur sur un marché. Ces coûts tiennent par exemple au risque que le contrat ne soit pas exécuté, ou qu'il le soit mal. Si on produit soi même, ces risques cessent d'exister. Mais alors apparaissent de nouveaux coûts, liés à la gestion de l'organisation hiérarchique. Au final, ni la firme, ni le marché ne sont, en soi, la solution optimale pour produire : cela dépend de ce qu'il y a à produire, et de la situation, puisque c'est ce qui déterminera ce qui est le moins coûteux. Le travail de Williamson a consisté à préciser à quoi tenaient les coûts de recours au marché, et donc dans quelles situations les entreprises préféreront produire en interne.

Mais, plutôt que de poursuivre, en développant les œuvres des lauréats, ce que d'autres ont déjà fait, j'aimerais développer quelques réflexions, de nature sociologique, sur ce que signifie gagner un prix Nobel. Le "cru" de cette année possède, en effet, on va le voir, une riche portée sociologique.

Les prix honorifiques ressortissent d'une forme particulière de rite de passage. Leur particularité sociologique est le nombre restreint de personne qui y accèdent : c'est cette rareté qui fondent leur valeur symbolique.

Contrairement à ce que l'on peut croire, le propre d'un rite honorifique, comme de tout rite de passage, n'est pas, essentiellement, de départager une "élite" de la masse d'une population : ici les "plus grands économistes" de l'ensemble, nombreux, des économistes. Bien entendu, un prix honorifique fait cela, et c'est ainsi que l'on y pense. Mais sociologiquement, il fait bien plus : il départage les membres d'un groupe qui peuvent, potentiellement, accéder à ce prix, même si il est très improbable qu'ils y parviennent, de ceux qui ne le pourront jamais, en aucune circonstance. En faisant cela, il donne une valeur symbolique supérieure, non seulement à ceux qui gagnent le prix, mais à tous ceux qui ne le gagneront jamais, mais qui pourraient en principe le faire. Il leur confère également, par ricochet, une "essence" sociale supérieure, puisque ce rite leur est potentiellement accessible. Au contraire, ce qui ne peuvent y accéder, sont, du simple fait que le prix existe, dévalorisés symboliquement. Un rite honorifique valorise donc non seulement les quelques individus qui y accèdent, mais l'ensemble du sous groupe auquel ces individus appartiennent, et dévalorise les individus des sous groupes auquel ils n'appartiennent pas.

Ici, le groupe de référence est celui des chercheurs scientifiques, et plus particulièrement de ceux qui travaillent sur les sociétés humaines et leur fonctionnement. Le Prix Nobel, au sein de ce groupe, fait un partage entre une sous population "les économistes", parce que tous ses membres peuvent potentiellement le gagner, et, d'autre part, tous les autres chercheurs en sciences sociales, qui ne le pourront jamais. Les uns sont des "vrais" scientifiques, puisque leur discipline fait partie de celles qui sont dotées d'un prix Nobel. Les autres ne sont pas tout à fait scientifiques, puisqu'ils ne peuvent pas gagner de Nobel.

C'est bien ainsi qu'il faut comprendre l'importance que revêt pour les économistes ce prix : il leur a permis de passer du bon côté, symboliquement valorisé, du rite de passage. On sait, bien sûr, que le "Prix Nobel" d'économie n'est pas un Prix Nobel, puisqu'il ne figure pas dans le testament fondateur d'Alfred Nobel et qu'il n'est pas décerné par l'Académie des sciences de Suède. Mais tout le monde l'oublie, pour le plus grand bonheur des économistes, qui n'aiment pas qu'on le leur rappelle, puisqu'il en va de leur valeur sociale. Au contraire, les sociologues vouent, collectivement, une vraie détestation à ce prix : le fait qu'ils ne puissent y accéder leur interdit toute valorisation symbolique : pire, cela les dévalorise, puisque cela souligne qu'ils ne sont pas vraiment des scientifiques -sinon ils auraient leur Nobel.

C'est là que se situe la portée sociologique du prix de cette année : pour la première fois, il a été attribué à une femme (autre groupe jusque là exclu du rite) et à une politologue. Cela suscite cette réflexion, qui est une forme de sociologie sauvage, à Steven Levitt. Commentant le fait que ce soit une politologue qui l'ait obtenu, il écrit :

So the short answer is that the economics profession is going to hate the prize going to Ostrom even more than Republicans hated the Peace prize going to Obama. Economists want this to be an economists’ prize (after all, economists are self-interested). This award demonstrates, in a way that no previous prize has, that the prize is moving toward a Nobel in Social Science, not a Nobel in economics.


La lauréate de cette année change, en effet, la portée sociologique du prix : un politologue l'a gagné, c'est donc que la science politique est tout autant que l'économie une science -et, par conséquent, cela signifie que l'économie n'a pas de valeur supérieure au sein des sciences sociales. Les choses sont bien sûr plus complexes : un lauréat ne suffit pas à changer la nature d'un rite de passage. Seul le peut une modification durable de la population qui y accède. Qui plus est, tout rite a une dimension normative : il contraint de satisfaire les réquisits imposés pour le passer. Ici, ce sont ceux de la science économique "mainstream", dont Ostrom est, en effet, très proche. Plutôt que d'introduire les autres sciences sociales dans le champs de la réflexion économique, ce Nobel peut donc au contraire "économiciser" ces sciences sociales, en y valorisant les postulats, les méthodes et les problématiques de l'économie.


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mardi 6 octobre 2009

La France va-t-elle faire faillite ?

Hier, en regardant dans ma boite aux lettres, et en y trouvant, pour la première fois, un exemplaire promotionnel de Valeurs Actuelles, je me suis dit que j'avais dû commettre une erreur grave dans ma vie, pour être ainsi inscrit dans le listing des clients potentiels de ce magazine.

Mais ma méditation sur mon existence fut brutalement interrompue par la lecture du titre de la couverture ("Déficits publics : l'explosion") et de cette affirmation :
L’alerte est claire : sans une politique drastique d’austérité budgétaire, il y a désormais un vrai risque de faillite de l’État.
Je me suis immédiatement rasséréné : depuis qu'on nous l'annonce, l'apocalypse ne s'est pas produite et je ne doute pas des motivations politiques inhérentes à ce genre de propos.

Mais, d'un autre côté, il est exact que la crise actuelle se traduit par une forte augmentation de la dette publique. Au cours des seuls deux premiers trimestres de 2009, la dette publique a augmenté de 6 points de PIB, atteignant 74%. Elle sera probablement de 77% à la fin de l'année, contre 67% un an plus tôt. Si l'on suit les dernières prévisions du FMI, la dette atteindra même 92,6% du PIB en 2014. Dans ces conditions, l'État français va-t-il faire faillite ?

La réponse est : il n'y a pas le moindre risque que cela se produise. Avec un peu de chance, cet accroissement de l'endettement se produira même sans douleur.

Un emprunteur fait faillite lorsqu'il n'est plus capable de faire face à ses engagements. Or, l'État a une propriété importante en tant qu'emprunteur, qui le différencie des emprunteurs privés : il peut se contenter de ne rembourser que les intérêts de sa dette et jamais le principal. Il est en effet éternel, et personne ne lui demande de rembourser à un moment donné la totalité de sa dette, de peur qu'il ne meure sans l'avoir payée. De fait, l'État français n'a pas remboursé le principal depuis plus de 30 ans. La vraie mesure de la capacité de l'État français à faire face à ses échéances est donc constituée par l'importance du paiements des intérêts en proportion de ses recettes : il y aura faillite le jour où l'État ne pourra plus financer ses dépenses, parce qu'une partie trop importante (mais difficile à déterminer précisément) de ses recettes passera dans le remboursement des intérêts échus.

On en était très loin à l'époque (2006-2008) du débat hystérique sur la dette publique. A cette période, la proportion du paiements des intérêts par rapport aux recettes des administrations publiques était même la plus faible depuis 20 ans : un peu plus de 5% en 2006. Ce qui représentait 2,6% du PIB.

L'État français était très loin de la faillite, puisqu'il n'utilisait que 5,3% de ses recettes à honorer ses créanciers, soit 2,6% du PIB du pays. Il est vrai que ces 2,6% de PIB n'étaient pas consacrés à construire des écoles ou des hôpitaux, mais l'on voit immédiatement le poids certes non négligeable mais au final limité que ces paiements faisaient peser sur l'action publique.

Mais qu'en sera-t-il en 2014, lorsque l'endettement représentera 92,6 % du PIB ? La réponse est que l'on ne peut savoir exactement, puisque cela sera fonction de l'évolution du taux d'intérêt auquel l'État se refinance, dont dépend le taux d'intérêt moyen qu'il paye sur sa dette. Le taux d'intérêt moyen sur la dette publique était en 2008 de 4,15 %. Depuis les taux d'intérêt sur les titres publics ont nettement baissé : ils sont même très inférieurs à 4% si l'Etat emprunte pour moins de 20 ans.

Il est donc raisonnable de faire l'hypothèse que l'État payera, en moyenne, environs 4% d'intérêt sur sa dette. Avec cette hypothèse, un calcul immédiat permet de constater qu'une augmentation de 25 points de PIB de la dette publique va se traduire par un accroissement de 1 point de PIB des paiements des intérêts de la dette (25 x 0.04).

Au final, l'État français ne rentrera pas dans les territoires inconnus qui précèdent la faillite : le paiements des intérêts ne sera, proportionnellement au PIB, que très légèrement supérieur à son sommet historique de l'après guerre : 3,7 % en 2014 contre 3,6% en 1996. A l'époque, cela représentait 7,1 % des recettes publiques : pas exactement la situation d'un emprunteur qui s'apprêtent à faire faillite, ni même un poids insupportable pour l'action publique.

La faillite paraît d'autant moins probable que, depuis 1996, les recettes publiques, proportionnellement au PIB, ont baissé.

Entre 2006 et 2008 seulement, les recettes publiques ont baissé de 1 point de PIB : très exactement ce qu'il faudra trouver en plus pour payer les intérêts en 2014.

Mais il faudrait que le gouvernement augmente les prélèvements obligatoires. Gordon Brown l'a fait au Royaume-Uni, en faisant passer la tranche supérieure de l'impôt sur le revenu de 40% à 50%. Obama s'apprête à le faire aux États-Unis. Pour la France, cette augmentation serait somme toute modérée : il suffirait de retrouver le niveau d'avant l'élection de N. Sarkozy. C'est dans ce sens que l'accroissement de l'endettement public peut se faire, avec un peu de chance, sans douleur : pour autant que N. Sarkozy revienne sur son bouclier fiscal, et pour autant que les taux d'intérêt n'augmentent pas.

Première fragilité du scénario : l'évolution des taux. Si ceux-ci augmentent, le paiements des intérêts peut devenir véritablement important. Si l'on fait l'hypothèse légèrement moins optimiste d'un taux moyen de 4,5% au lieu de 4%, le paiements des intérêts représentent une part nettement plus significative des recettes -même si on est toujours loin de la faillite.

Mais le vrai risque est ailleurs : si N. Sarkozy accroit les prélèvements obligatoires, il en sera fini de la loi TEPA, et de l'objectif fondamental de la majeure partie de la droite française : la baisse des impôts. Plus : cela constituerait une grave défaite politique pour Sarkozy qui a identifié son action à cette baisse. C'est pourtant très exactement ce que demande la logique économique, qui a toujours conduit à des hausses d'impôts après un accroissement de l'endettement dû à des circonstances exceptionnelles.

Il est donc à craindre qu'une toute autre voie ne soit choisie : la réduction des dépenses publiques, hors paiements des intérêts. En appelant à une "politique drastique d’austérité budgétaire", c'est très exactement ce que demande Valeurs actuelles, dont les lecteurs ne sont pas prêts d'accepter de se passer du bouclier fiscal, au moment même où on leur enlève les paradis fiscaux. En attendant, il ne me reste plus qu'à espérer que le magazine mène une "politique drastique d'austérité de son budget publicitaire" et me raye de ses listings.


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mercredi 30 septembre 2009

Les causes économiques de la défaite allemande

Un récent documentaire télévisé sur la Seconde Guerre mondiale a rencontré un vif succès populaire et critique.

Il me semble pourtant que, comme beaucoup de documentaires populaires, il a négligé la dimension économique du conflit, dont il a, par ailleurs, véhiculé une image fausse. Cette image implicite tient dans la figure d'Albert Speer, qui a dirigé le Ministère des armements et de la production de guerre à partir de 1942, et qui apparaît comme l'incarnation tout à la fois de la dévotion à Hitler et de l'efficacité de l'appareil nazi. Derrière Albert Speer se cache un stéréotype : celui d'un peuple allemand ordonné et efficace, particulièrement dans le domaine économique, particulièrement sous une dictature.

Rien n'est pourtant plus faux : l'Allemagne a en grande partie perdu la guerre par inefficacité économique. La Seconde Guerre mondiale, plus que la Première, fut une guerre industrielle : la remporter supposait de disposer de plus d'armements -produits industriels- que l'adversaire, et donc d'en produire davantage. A ce jeu, l'Allemagne fut plus que médiocre : elle fut presque nulle, surtout en comparaison avec les États-Unis. L'Allemagne n'est en effet parvenu que mal et très tard à mettre en place une véritable économie de guerre.

Elle fut, tout d'abord, incapable d'accroitre le volume global de sa production économique dans le cadre de la mobilisation totale qu'impliquait la guerre.

A part l'Union soviétique, elle fut de tous les belligérants celui qui fut le moins capable d'accroitre sa production économique. Entre 1939 et 1944, les États-Unis accomplissent un quasi exploit économique : ils doublent leur production économique -ce qui implique habituellement des décennies de croissance. L'Allemagne n'augmente que d'à peine plus de 10% sa production, malgré les réquisitions considérables en hommes et en capital opérées sur les pays conquis.

Mais il y a plus : la mobilisation économique totale qu'implique la guerre ne suppose pas seulement d'accroitre le volume de la production, elle impose également de transformer la production civile existante en production de guerre : par exemple, d'utiliser tout l'acier disponible pour fabriquer des avions et non des voitures et de transformer les usines d'automobile en usines de tanks. Il va s'en dire que ce genre de mesures n'est populaire ni parmi les industriels, qui passent sous le contrôle de l'État, ni parmi la population qui subit alors le rationnement.

Là encore, la performance américaine est exceptionnelle : une part essentielle du doublement de la production fut consacrée à l'industrie de guerre. En 1944, sur un PIB de 182 milliards de dollars, 96 étaient consacrés aux dépenses militaires de l'État. Les États-Unis produisirent ainsi 86 338 tanks, 297 000 avions, 17.4 millions de fusils et 64 500 navires en 4 années de guerre.

Rien de tel en Allemagne : les dirigeants allemands furent longtemps incapables d'utiliser vers des finalités militaires les ressources économiques jusque là employées pour satisfaire des besoins civils. La lenteur de cette reconversion peut être évoquée par un chiffre : entre février et mars 1944, la production d'avion de combat a augmenté de 48%. C'est dire le potentiel de reconversion des ressources qui existait encore en Allemagne presque un an avant la défaite. Cette reconversion fut, de fait, tardive et insuffisante : elle ne débute vraiment qu'à la fin 1942, lorsque Speer arrive au pouvoir, et que l'Allemagne subit ses premières défaites.

Comment expliquer cette mauvaise performance ? Galbraith, le célèbre économiste hétérodoxe, nous en donne quelques clés dans son Voyage dans le temps économique. Chose peu connue, il fut chargé par le gouvernement américain d'évaluer la performance économique allemande, après avoir joué un rôle important dans la mise en place de l'économie de guerre aux États-Unis.

Première cause, paradoxale : les Allemands ont été victimes de la bonne santé de leur économie avant la guerre. L'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 coïncide en effet avec une reprise économique, qui a presque épargné à l'Allemagne la crise de 1929. Rien de tel aux États-Unis : en 1939 leur production économique retrouve à peine son niveau de 1929. En Allemagne, elle est en 1939 supérieure de 50% à 1929.

En 1939, les États-Unis ne sont, en fait, pas encore sortis de la crise : le chômage est de 17% et il existe d'énormes capacités industrielles inemployées. Il leur sera donc simple de mobiliser ces ressources économiques considérables mais inutilisées à des fins militaires : de fait, 5 ans plus tard, le chômage n'existe plus (1%) aux États-Unis. L'effort de guerre aura ainsi sorti les États-Unis de la récession, tout en leur assurant la victoire : c'est la "preuve par Mars" (Galbraith) de l'efficacité de la politique de relance keynésienne.

Rien de tel en Allemagne : l'économie tourne déjà à plein en 1939, utilisant toutes les ressources en hommes et en capital disponibles. Tout accroissement de la production militaire implique donc de diminuer la production civile : et cela, comme on l'a vu, est toujours difficile, parce qu'impopulaire.

Cela implique, d'autre part, des talents d'organisation dont étaient dépourvus la structure de commandement nazi, et les hommes qui était à sa tête -à la différence des États-Unis, où les meilleurs économistes de la planète furent employés à cette tache.

Telle est l'autre cause profonde de l'échec économique allemand : le chaos régnait dans cette structure, et comme le notait Harendt, l'idéologie y était si forte qu'à un an de la défaite, on préférait envoyer un million de juifs hongrois à la mort plutôt que de les utiliser comme main d'œuvre dans des usines d'armement. Le commandement allemand était plus qu'incompétent : il était irrationnel. Et c'est ce qui a sauvé le monde.

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jeudi 24 septembre 2009

La fin de Wikipédia (III)

Le nombre de nouveaux contributeurs diminue aujourd'hui fortement, tandis que celui de contributeurs réguliers stagne. Dans l'ensemble, le nombre de contributeurs a suivi la forme suivante (dite logistique) : croissance exponentielle, puis freinage de plus en plus fort de celle-ci, jusqu'à un niveau maximum.

Or, les contributeurs sont sur Wikipédia pour écrire des articles. On pourrait donc penser que le nombre d'articles suit une croissance du même type que celui du nombre des contributeurs : une croissance d'abord exponentielle, puis de plus en plus faible, jusqu'à devenir nulle. On atteindrait alors le nombre maximal d'articles possibles, représentant la somme de connaissances que l'on peut écrire sur le monde dans le cadre de Wikipédia en français.

Cette croissance serait le produit de trois mécanismes :

1) Plus il y a d'articles, plus viennent de nouveaux contributeurs. Plus il y a de contributeurs, plus il y a de nouveaux articles, etc. Ce mécanismes est à l'origine de la croissance exponentielle.

2) Mais plus il y a de contributeurs, moins il y a de nouvelles personnes disponibles pour contribuer à Wikipédia dans les conditions que fixe l'encyclopédie.

3) Et moins il y a de nouveaux articles potentiellement encore à créer, et moins il y a de contenus modifiables, puisque les connaissances des contributeurs qui sont disposés à contribuer sur Wikipédia sont bornées, de même que le sont les connaissances humaines. Ces deux derniers mécanismes freinent la croissance du nombre d'articles, jusqu'à un maximum.

Or comme on peut le constater, ce n'est pas ce qui s'est passé.

Le nombre d'article a bien suivi une courbe logistique l'essentiel de l'existence de Wikipédia, mais à partir de la fin 2007, la croissance du nombre d'article a certes diminué, mais moins vite que le supposerait un modèle logistique.

On comprend mieux ce qui s'est passé, si l'on s'intéresse au nombre de nouveaux articles par mois :

Comme on peut le voir, ce nombre suit assez étroitement ce que prédit le modèle logistique jusqu'en 2007. Puis, au lieu de continuer à diminuer, le nombre de nouveaux articles stagne, à un niveau relativement proche du sommet historique.

C'est exactement la même chose qui s'est produite pour le nombre d'éditions par mois sur l'encyclopédie, selon une temporalité identique :


Par conséquent, les mécanismes de freinage n'ont pas joué à plein. Que s'est-il passé ?

Premièrement, s'il est exact que le nombre de nouveaux contributeurs baisse très fortement, le nombre de contributeurs réguliers lui stagne, les arrivées compensant les départs. Il y a donc un nombre à peu près constant de contributeurs sur Wikipédia. Le nombre d'éditions n'a donc certes plus de raison d'augmenter, mais il n'en a pas non plus de baisser. Il stagne -comme le nombre de contributeur.

Deuxièmement, ces contributeurs continuent grosso modo à créer une quantité à peu près constante de contenu, même si l'on pressent une légère baisse.

C'est par exemple ce que montre le nombre d'éditions par mois en fonction du nombre d'éditeurs actifs. Pourquoi ? Parce que, malgré son presqu'un million d'articles, Wikipédia en français est loin d'avoir fait le tour de l'ensemble des connaissances humaines, comme le prouve d'ailleurs la version anglophone qui possède trois fois plus d'articles.

Mais surtout parce que le contenu de connaissance n'est pas fixe : aussi limitées que soient les compétences des contributeurs de Wikipédia, il y aura toujours suffisamment du nouveau pour que l'encyclopédie grandisse. Comme le notait Max Weber 1,

Il y a des sciences auxquelles il a été donné de rester éternellement jeunes. C'est le cas de toutes les disciplines historiques, de toutes celles à qui le flux éternellement mouvant de la civilisation procure sans cesse de nouveaux problèmes.
De ce point de vue, il a été donné à Wikipédia de rester éternellement jeune. On peut donc prédire une diminution progressive du nombre de nouveaux articles et d'éditions au fur et à mesure que s'épuisent les sujets que peuvent traiter les contributeurs de Wikipédia, et parce que les arrivées de nouveaux contributeurs, en nombre plus faibles, ne compenseront plus les départs. Mais ce niveau ne sera jamais nul, étant donné la gamme extrêmement large de sujets dont traite Wikipédia, dont certains connaissent ce "flux éternellement mouvant" qu'évoque Weber.

Il n'en demeure pas moins que la Wikipédia des débuts est en train de finir : l'encyclopédie fait face à de nouveaux défis. Le monde de la croissance exponentielle est achevé. Il ne s'agit plus de structurer une encyclopédie connaissant un développement très rapide de son contenu et de ses acteurs. Il s'agit au contraire de limiter la diminution probable dans le futur du nombre de contributeurs réguliers, et d'assurer au moins autant l'entretien des contenus que leur développement.

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1. Dans le premier de ses Essais sur la théorie de la science disponible ici, page 153 de la version PDF.


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